Je viens de lire - vraiment lire et non parcourir d'un regard myope - la page internet consacrée sur le site d'Albiana au roman historique "Les oubliées de l'Empire" de Paul Milleliri. Eh bien, ça a marché : j'ai envie d'acheter ce livre et de le lire !
C'est l'occasion d'évoquer le mystère de la décision ; à quel moment bascule-t-on du "non" au "oui", en passant par toutes les étapes dont le "oui peut-être". Comment naît le désir ?
Dans le cas particulier qui m'occupe (le mien, ici et maintenant), il y avait un terrain a priori largement favorable, bien sûr. Tout ouvrage corse est pour moi désirable par principe. Mais, tout de même, il y en a un très grand nombre qui ne me font pas courir dans la librairie pour me jeter dessus ou prendre ma carte bleue pour l'acheter sur Internet. Et cela a longtemps été le cas des "Oubliées de l'Empire". Je dois l'avouer (je sens que cet aveu va susciter des réactions), je ne suis pas attiré par ce qu'on appelle (certainement de façon indue et stérile) le "roman historique". Donc, je vois la couverture du livre chez La Marge à Ajaccio ou chez Album (l'ancienne SOBADI, est-ce que tout le monde appelle encore comme cela cette librairie bastiaise ? Sachant que maintenant je me rends aussi à la très agréable Librairie des Deux Mondes), et je ne le feuillette quasiment pas, ce pauvre livre qui pourtant doit receler sa part de trésor, comme n'importe quel livre !
Alors, pourquoi la décision aujourd'hui ?
Aujourd'hui j'ai lu l'extrait que les éditions Albiana ont eu la très bonne idée de "mettre en valeur" grâce à leur rubrique "2010, année de la littérature corse". Intitulé de rubrique qui me met déjà dans de très bonnes dispositions... mais ce n'est pas suffisant. Je clique sur le titre du livre et je lis l'extrait : et que vois-je ? Deux lettres qui se répondent, un dialogue intégré dans une troisième, un roman épistolaire donc ; mais des morceaux qui ne "collent" pas vraiment, un personnage qui déclare aimer la guerre, un ancien berger qui ne s'en laisse pas compter mais surtout (figure propre à répondre à mes désirs) un ancien soldat devenu paraplégique et réclamant à son ancien ami, source de son malheur, de lui "décrire sa vie"... au nom de l'honneur. Une figure de lecteur, commandant de chez lui, où il se trouve malheureusement cloué (à Ajaccio), la "littérature" qui doit lui donner un accès, certes restreint, à la vie. Voilà : à la lecture de ces extraits, c'est le sentiment qui m'a surpris : la sentiment de la vie, celle qui avance dans l'incertain et non dans les lignes déjà tracées de l'Histoire. Oh, d'autres éléments du texte m'ont moins plu : certains effets attendus (dans la fausse dispute entre le berger et le sergent instructeur, par exemple). Mais bon, tout cela est sans conséquence sur la décision : je vais acheter et lire ce livre.
Je me souviens maintenant que l'auteur, que je ne connais pas, avait écrit un polar qui m'avait beaucoup plu - "Pace è salute" - et dont je ne me souviens quasiment pas (mais comment est-ce possible ?). Honte à moi, mais honte fructueuse puisqu'elle me conduira à remettre la main sur la chose pour en faire de nouveau mon aliment !
Peut-être avez-vous déjà lu ces deux romans de Paul Milleliri, avec d'autres sentiments ? Parlons-en, racontez votre rencontre et votre décision... (Je vous recommande aussi son interview sur le site d'Albiana, la frénésie d'écriture et l'humour de l'auteur sont roboratifs !)
Alors pour lire l'ensemble, voir ici :
- l'extrait du roman "Les oubliées de l'Empire"
- la page auteur de Paul Milleliri
- l'interview de Paul Milleliri
Ce blog est destiné à accueillir des points de vue (les vôtres, les miens) concernant les oeuvres corses et particulièrement la littérature corse (écrite en latin, italien, corse, français, etc.). Vous pouvez signifier des admirations aussi bien que des détestations (toujours courtoisement). Ecrivez-moi : f.renucci@free.fr Pour plus de précisions : voir l'article "Take 1" du 24 janvier 2009 !
lundi 1 février 2010
samedi 30 janvier 2010
Anna Giaufret lisant Marie Ferranti
Reçu aujourd'hui avec grand plaisir, ce récit de lecture d'Anna Giaufret, bien connue sur ce blog, notamment. Il s'agit de "La chasse de nuit" de Marie Ferranti.
Bonne lecture !
-------------
Il faut que le temps purifie lentement le souvenir de la lecture de ce roman, afin qu’on n’en retienne plus que l’essentiel et qu’on puisse en écrire. Ce qui reste, c’est, au fond (comme on le dirait d’un café turc), une force sauvage et amorale qui m’a renvoyée à des souvenirs d’autres lectures (quelque part entre Emily Brontë et Sylvie Germain, mais aussi sur le versant onirique de Schnitzler) et qui affleure par et malgré le narrateur, Matteo. Ce narrateur qui ne semble pas pouvoir s’expliquer ses propres attirances, ses propres actes et qui, dans une veille qui ressemble souvent à un cauchemar, s’attache seulement à des personnages eux aussi habités par cette force irrationnelle et détenteurs de pouvoirs sorciers. La saga familiale, le village, les rites ancestraux, l’héritage, la Corse elle-même, tout cela se dilue et disparaît pour ne laisser la place, dans la mémoire, qu’à ce désir primordial et implacable qui broie parfois les êtres humains sur son passage.
C’est ce que j’ai aimé. Moins certains passages où l’écriture se fait plus explicative, plus rationnelle et la conclusion, inattendue, qui m’a semblé ajouter trop délibérément une (fausse ?) note d’espoir.
Bonne lecture !
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Il faut que le temps purifie lentement le souvenir de la lecture de ce roman, afin qu’on n’en retienne plus que l’essentiel et qu’on puisse en écrire. Ce qui reste, c’est, au fond (comme on le dirait d’un café turc), une force sauvage et amorale qui m’a renvoyée à des souvenirs d’autres lectures (quelque part entre Emily Brontë et Sylvie Germain, mais aussi sur le versant onirique de Schnitzler) et qui affleure par et malgré le narrateur, Matteo. Ce narrateur qui ne semble pas pouvoir s’expliquer ses propres attirances, ses propres actes et qui, dans une veille qui ressemble souvent à un cauchemar, s’attache seulement à des personnages eux aussi habités par cette force irrationnelle et détenteurs de pouvoirs sorciers. La saga familiale, le village, les rites ancestraux, l’héritage, la Corse elle-même, tout cela se dilue et disparaît pour ne laisser la place, dans la mémoire, qu’à ce désir primordial et implacable qui broie parfois les êtres humains sur son passage.
C’est ce que j’ai aimé. Moins certains passages où l’écriture se fait plus explicative, plus rationnelle et la conclusion, inattendue, qui m’a semblé ajouter trop délibérément une (fausse ?) note d’espoir.
Je fais passer le mot : on parle de littérature corse ici aussi
Un petit billet, simplement pour signaler :
- qu'Emmanuelle Caminade a indiqué ceci dans un de ses derniers commentaires :
@FXR
Il y a des blogs, de plus en plus nombreux, qui parlent de J. Ferrari et pas seulement de son dernier livre.
Un fil spécifique est même consacré à cet auteur sur un forum littéraire :
http://parfumdelivres.niceboard.com/litterature-francaise-par-auteur-ou-fils-specifique-f2/jerome-ferrari-t3901.htm
Pour les autres, c'est vrai ,il y a peu de choses , du moins à ma connaissance, sur la blogosphère non corse ...
- que je suis allé voir ce très attirant forum : Parfum de livres
- que j'ai lu les 18 messages écrits entre janvier 2009 et janvier 2010 à propos de Jérôme Ferrari
- que j'en ai rajouté un 19ème
- que je retournerai régulièrement vers ce forum extrêmement riche (bonne humeur, discussion sincère, propos critiques), parce que la façon dont lisent les lecteurs (et la façon dont les lecteurs parlent de cette façon de lire) m'intéresse au plus haut point (car on y voit la littérature nourrir l'imaginaire)
- que tous les espoirs sont permis (j'ai appris que 700 blogs littéraires étaient recensés en France, sur paraît-il 2 millions de blogs au total en France : "gigantesque, non ?" m'enthousiasmai-je face à Aurélie, la libraire de All Books and Co, qui me répondit par une franche expression de dépit : "ah non, pas tant que ça...")
J'espère franchement que le "champ littéraire corse" sera bientôt sur pied et donnera toutes leurs chances aux livres transpirés par les auteurs et fabriqués par les éditeurs ; mais, face à toutes les ambitions et angoisses de ces "producteurs", je persiste à penser que la littérature naît véritablement grâce à cet ensemble perpétuellement mouvant et contradictoire des lectures "réelles". Et les blogs jouent ici un rôle fondamental.
Bonne lecture et bonne participation ici et là ! (Attention, si vous participez au Forum Parfum de livres, il est dans les règles de ne pas mettre dans votre message des liens vers d'autres sites, afin de "préserver le côté "échange" : pourquoi pas ? Personnellement, il me semble qu'Internet repose notamment sur la possibilité des liens et pas uniquement sur la possibilité des commentaires sur des fils qui ne se croiseraient jamais ou qu'occasionnellement... Je connais d'autres forums qui suivent le même principe que Parfum de livres, et d'autres qui, au contraire, multiplient les liens... comme quoi, tout est possible - l'essentiel est que la littérature corse y gagne !)
- qu'Emmanuelle Caminade a indiqué ceci dans un de ses derniers commentaires :
@FXR
Il y a des blogs, de plus en plus nombreux, qui parlent de J. Ferrari et pas seulement de son dernier livre.
Un fil spécifique est même consacré à cet auteur sur un forum littéraire :
http://parfumdelivres.niceboard.com/litterature-francaise-par-auteur-ou-fils-specifique-f2/jerome-ferrari-t3901.htm
Pour les autres, c'est vrai ,il y a peu de choses , du moins à ma connaissance, sur la blogosphère non corse ...
- que je suis allé voir ce très attirant forum : Parfum de livres
- que j'ai lu les 18 messages écrits entre janvier 2009 et janvier 2010 à propos de Jérôme Ferrari
- que j'en ai rajouté un 19ème
- que je retournerai régulièrement vers ce forum extrêmement riche (bonne humeur, discussion sincère, propos critiques), parce que la façon dont lisent les lecteurs (et la façon dont les lecteurs parlent de cette façon de lire) m'intéresse au plus haut point (car on y voit la littérature nourrir l'imaginaire)
- que tous les espoirs sont permis (j'ai appris que 700 blogs littéraires étaient recensés en France, sur paraît-il 2 millions de blogs au total en France : "gigantesque, non ?" m'enthousiasmai-je face à Aurélie, la libraire de All Books and Co, qui me répondit par une franche expression de dépit : "ah non, pas tant que ça...")
J'espère franchement que le "champ littéraire corse" sera bientôt sur pied et donnera toutes leurs chances aux livres transpirés par les auteurs et fabriqués par les éditeurs ; mais, face à toutes les ambitions et angoisses de ces "producteurs", je persiste à penser que la littérature naît véritablement grâce à cet ensemble perpétuellement mouvant et contradictoire des lectures "réelles". Et les blogs jouent ici un rôle fondamental.
Bonne lecture et bonne participation ici et là ! (Attention, si vous participez au Forum Parfum de livres, il est dans les règles de ne pas mettre dans votre message des liens vers d'autres sites, afin de "préserver le côté "échange" : pourquoi pas ? Personnellement, il me semble qu'Internet repose notamment sur la possibilité des liens et pas uniquement sur la possibilité des commentaires sur des fils qui ne se croiseraient jamais ou qu'occasionnellement... Je connais d'autres forums qui suivent le même principe que Parfum de livres, et d'autres qui, au contraire, multiplient les liens... comme quoi, tout est possible - l'essentiel est que la littérature corse y gagne !)
jeudi 28 janvier 2010
Poésie corse de Thaïlande, de retour
J'ai plaisir à placer dans ce billet une lecture du recueil de poésie "A Siam" (1965, imprimé à Bangkok) de Marie-Jean Vinciguerra. Il s'agit de la lecture d'Emmanuelle Caminade - la seule blogueuse non Corse à lire et chroniquer de la littérature corse (à moins que vous ne me donniez de nouvelles et agréables informations !).
De plus, sa critique comporte quelques éléments négatifs, voilà qui est parfait. (Je rappelle que tous les points de vue argumentés et sincères sont les bienvenus et faits pour être discutés dans le même esprit - ce qui n'interdit pas les polémiques et l'humour ou l'indignation, etc.)
Bonne lecture.
-----------------------
Etrangère, Siamoise
Etrangère, siamoise, toi si diverse
par le visage
où sourcent tes yeux sévères
par la peau
Gaine rêche, épais tambour où battent mes doigts
Opaque
tu m'assures de notre différence
Les femmes d'Europe sont trop intelligentes
et si pareilles à l'homme
Les femmes d'Europe ont notre peau où
s'insinue la poussière
Le soleil en insistant s'y multiplie en taches de
rousseur
Elles sont à nos côtés comme une ombre plus
légère, mais encore trop lourde
Elles apparaissent mutilées par leur sexe
faites pour les enfants
et pour exaspérer la virile intelligence. En allant à vous l'homme ne va qu'à lui
sur vos poitrines, c'est lui qu'il étreint.
Etrangères, vous Niui, Lei, Malawan
mes siamoises
filles de l'eau venues jusqu'à nous sur
vos pirogues de silence
Vous donnez
à la féminité son corps
à la nuit sa vérité fruitée
Vous êtes en vos corps de nuit l'aube décisive
Merveilleuses mangues pour la soif des tropiques
Servantes souples comme le jonc de vos fleuves
pour nos corps blancs où ne cessent
de sourdre les fleurs d'eau
Pardonnez-nous ces nez de conquistadors et de jésuites
Siamoises aux humbles narines qui s'effacent
dans un visage de savoureuse planète,
discret auvent pour le sourire.
Je regarde votre démarche engendrer des pas
si humbles, des pas sur l'eau
Cette fleur jaune en étoile qui vous pare
parfume le silence
et ce jasmin religieux
l'orne.
Nous ne parlons pas la même langue
mais nos regards sont une navigation jumelle
à travers Siam
vers la mer aux yeux de Méduse.
Vous n'êtes pas blessées en vos corps succulents
mais comme prunes d'or brun qui craquent
font perler à l'ourlet franc des deux lèvres
un Soleil Mûr.
A Siam, Marie-Jean Vinciguerra
"Etrangère, Siamoise" est un beau poème qui m'a fortement déplu.
C'est un poème très visuel qui, comme tous ceux qui l'accompagnent, frappe par son grand pouvoir d'évocation. Il s'inscrit parfaitement dans la fluidité de l'univers aquatique dans lequel baigne ce recueil (notamment grâce à l'abondance du vocabulaire appartenant à ce champ sémantique) et il est écrit dans une langue sensuelle et même subtilement érotique pour certains passages.
Son titre, au singulier, semble annoncer un poème célébrant une femme étrangère, ce qui n'est pas le cas.
Car ce dernier évoque plutôt ce que recherche le poète chez « la femme » ...
Pouvoir éluder le tragique de l'existence, ne pas se poser de questions et oublier sa peur de la mort : glisser silencieusement sur le fleuve souriant de la vie, s'y diluer, s'y fondre sans heurts.
D'où l' attrait de l'auteur, également, pour la courbe, la rondeur et la souplesse apaisantes, la comparaison à des fruits lisses et unis comme la mangue ou la prune, l'exaltation du silence et de la légèreté, de la discrétion et de l'humilité, de l'effacement, qui rassurent ...
Marie-Jean Vinciguerra y recourt à des expressions globalisantes réductrices et fortement discriminatoires.
Pour célébrer « les femmes siamoises », il les oppose aux « femmes européennes » de manière insistante et un peu provocatrice en reprenant avec plaisir - m'a-t-il semblé - quelques clichés des plus convenus. Et il renvoie ainsi dos à dos les deux catégories dans une indifférence aux individus qui les composent encore plus grande, à mon sens, pour ces étrangères réduites à l'état d'objets .
Si bien que le propos de ce poème me semblerait mieux résumé par un titre de magazine du genre : « Pourquoi les hommes préfèrent les Asiatiques ? »
Sans doute, certains me répondront-ils que je n'ai pas su saisir le second degré, mais même au second, l'ambiguïté subsiste et n'interdit pas de cautionner le premier ...
Je comprends maintenant pourquoi cet ouvrage – tiré à 30 exemplaires – a été édité de manière si confidentielle !
De plus, sa critique comporte quelques éléments négatifs, voilà qui est parfait. (Je rappelle que tous les points de vue argumentés et sincères sont les bienvenus et faits pour être discutés dans le même esprit - ce qui n'interdit pas les polémiques et l'humour ou l'indignation, etc.)
Bonne lecture.
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Etrangère, Siamoise
Etrangère, siamoise, toi si diverse
par le visage
où sourcent tes yeux sévères
par la peau
Gaine rêche, épais tambour où battent mes doigts
Opaque
tu m'assures de notre différence
Les femmes d'Europe sont trop intelligentes
et si pareilles à l'homme
Les femmes d'Europe ont notre peau où
s'insinue la poussière
Le soleil en insistant s'y multiplie en taches de
rousseur
Elles sont à nos côtés comme une ombre plus
légère, mais encore trop lourde
Elles apparaissent mutilées par leur sexe
faites pour les enfants
et pour exaspérer la virile intelligence. En allant à vous l'homme ne va qu'à lui
sur vos poitrines, c'est lui qu'il étreint.
Etrangères, vous Niui, Lei, Malawan
mes siamoises
filles de l'eau venues jusqu'à nous sur
vos pirogues de silence
Vous donnez
à la féminité son corps
à la nuit sa vérité fruitée
Vous êtes en vos corps de nuit l'aube décisive
Merveilleuses mangues pour la soif des tropiques
Servantes souples comme le jonc de vos fleuves
pour nos corps blancs où ne cessent
de sourdre les fleurs d'eau
Pardonnez-nous ces nez de conquistadors et de jésuites
Siamoises aux humbles narines qui s'effacent
dans un visage de savoureuse planète,
discret auvent pour le sourire.
Je regarde votre démarche engendrer des pas
si humbles, des pas sur l'eau
Cette fleur jaune en étoile qui vous pare
parfume le silence
et ce jasmin religieux
l'orne.
Nous ne parlons pas la même langue
mais nos regards sont une navigation jumelle
à travers Siam
vers la mer aux yeux de Méduse.
Vous n'êtes pas blessées en vos corps succulents
mais comme prunes d'or brun qui craquent
font perler à l'ourlet franc des deux lèvres
un Soleil Mûr.
A Siam, Marie-Jean Vinciguerra
"Etrangère, Siamoise" est un beau poème qui m'a fortement déplu.
C'est un poème très visuel qui, comme tous ceux qui l'accompagnent, frappe par son grand pouvoir d'évocation. Il s'inscrit parfaitement dans la fluidité de l'univers aquatique dans lequel baigne ce recueil (notamment grâce à l'abondance du vocabulaire appartenant à ce champ sémantique) et il est écrit dans une langue sensuelle et même subtilement érotique pour certains passages.
Son titre, au singulier, semble annoncer un poème célébrant une femme étrangère, ce qui n'est pas le cas.
Car ce dernier évoque plutôt ce que recherche le poète chez « la femme » ...
Pouvoir éluder le tragique de l'existence, ne pas se poser de questions et oublier sa peur de la mort : glisser silencieusement sur le fleuve souriant de la vie, s'y diluer, s'y fondre sans heurts.
D'où l' attrait de l'auteur, également, pour la courbe, la rondeur et la souplesse apaisantes, la comparaison à des fruits lisses et unis comme la mangue ou la prune, l'exaltation du silence et de la légèreté, de la discrétion et de l'humilité, de l'effacement, qui rassurent ...
Marie-Jean Vinciguerra y recourt à des expressions globalisantes réductrices et fortement discriminatoires.
Pour célébrer « les femmes siamoises », il les oppose aux « femmes européennes » de manière insistante et un peu provocatrice en reprenant avec plaisir - m'a-t-il semblé - quelques clichés des plus convenus. Et il renvoie ainsi dos à dos les deux catégories dans une indifférence aux individus qui les composent encore plus grande, à mon sens, pour ces étrangères réduites à l'état d'objets .
Si bien que le propos de ce poème me semblerait mieux résumé par un titre de magazine du genre : « Pourquoi les hommes préfèrent les Asiatiques ? »
Sans doute, certains me répondront-ils que je n'ai pas su saisir le second degré, mais même au second, l'ambiguïté subsiste et n'interdit pas de cautionner le premier ...
Je comprends maintenant pourquoi cet ouvrage – tiré à 30 exemplaires – a été édité de manière si confidentielle !
mardi 26 janvier 2010
Je viens de commander par Internet : la revue Fora !
Dernièrement j'évoquais le fait que j'avais acheté sur Internet un ouvrage poétique (+ photos) corse (de Hélène Sanguinetti : voir ici).
Eh bien, je viens de m'abonner aux deux prochains numéros de la revue Fora ! (celui qui vient de sortir - "Négritude, Corsitude : et après ?" - ainsi que le prochain qui paraîtra en juillet 2010 et qui s'interrogera sur les liens entre la Corse et l'Italie).
Quel plaisir de pouvoir ainsi prendre connaissance chez soi des productions culturelles corses, puis de pouvoir les acheter et les retrouver dans sa boîte aux lettres !
La revue Fora ! poursuit ainsi son patient et très riche travail de comparaison, d'appariement, de dépaysement. On peut consulter tous les sommaires et même certains articles en ligne. Dommage, pour l'instant pas d'articles du dernier numéro ! J'aurais aimé lire :
- "Ce que peut la littérature" de Jacques Fusina (le titre m'attire beaucoup, j'ai une furieuse envie de savoir ce que propose Fusina)
- "Le yani niko de la dernière île" de Ugo Pandolfi ("yani niko" et "dernière" étant les mots qui me font rêver ; cela me fait penser qu'il faut absolument que je me lance dans son "Du texte clos à la menace infinie")
- "De la corsitude en tigritude", parce que je connais un peu Pascal Génot et que j'aime beaucoup ses réflexions
- "La Vierge du Grand Retour" par Anna Giaufret : alors même que je sais à peu près ce qu'elle doit en dire puisqu'elle était venue à Aix pour parler du même sujet et que j'ai lu ses articles sur le sujet ! (voir ici sur ce blog)
- "Greta Rodriguez-Antoniotti, une Afrique ambiguë" par Vannina Bernard-Leoni (car je me souviens avoir croisé cette charmante personne, sur la place Saint Nicolas, et j'espère en apprendre plus sur son action culturelle en Afrique ; et ainsi renouveler le désir d'aller vers l'oeuvre de Sony Labou Tansi sur laquelle elle a travaillé...)
Si c'est pas malheureux ! Ce qui m'attire est ce qui me paraît convenir à mes goûts ! Encore heureux que la revue Fora ! recèle bon nombre d'autres articles qui conduisent à ouvrir d'autres horizons ! Vivement le facteur !
Eh bien, je viens de m'abonner aux deux prochains numéros de la revue Fora ! (celui qui vient de sortir - "Négritude, Corsitude : et après ?" - ainsi que le prochain qui paraîtra en juillet 2010 et qui s'interrogera sur les liens entre la Corse et l'Italie).
Quel plaisir de pouvoir ainsi prendre connaissance chez soi des productions culturelles corses, puis de pouvoir les acheter et les retrouver dans sa boîte aux lettres !
La revue Fora ! poursuit ainsi son patient et très riche travail de comparaison, d'appariement, de dépaysement. On peut consulter tous les sommaires et même certains articles en ligne. Dommage, pour l'instant pas d'articles du dernier numéro ! J'aurais aimé lire :
- "Ce que peut la littérature" de Jacques Fusina (le titre m'attire beaucoup, j'ai une furieuse envie de savoir ce que propose Fusina)
- "Le yani niko de la dernière île" de Ugo Pandolfi ("yani niko" et "dernière" étant les mots qui me font rêver ; cela me fait penser qu'il faut absolument que je me lance dans son "Du texte clos à la menace infinie")
- "De la corsitude en tigritude", parce que je connais un peu Pascal Génot et que j'aime beaucoup ses réflexions
- "La Vierge du Grand Retour" par Anna Giaufret : alors même que je sais à peu près ce qu'elle doit en dire puisqu'elle était venue à Aix pour parler du même sujet et que j'ai lu ses articles sur le sujet ! (voir ici sur ce blog)
- "Greta Rodriguez-Antoniotti, une Afrique ambiguë" par Vannina Bernard-Leoni (car je me souviens avoir croisé cette charmante personne, sur la place Saint Nicolas, et j'espère en apprendre plus sur son action culturelle en Afrique ; et ainsi renouveler le désir d'aller vers l'oeuvre de Sony Labou Tansi sur laquelle elle a travaillé...)
Si c'est pas malheureux ! Ce qui m'attire est ce qui me paraît convenir à mes goûts ! Encore heureux que la revue Fora ! recèle bon nombre d'autres articles qui conduisent à ouvrir d'autres horizons ! Vivement le facteur !
dimanche 24 janvier 2010
Une fin de nouvelle (en ce jour anniversaire)
Nous sommes le 24 janvier 2010, un dimanche matin.
Le premier billet de ce blog fut écrit un samedi matin, le 24 janvier 2009.
Poursuivons.
Voici la deuxième et dernière partie de la nouvelle, "L'oued", de Marie-Gracieuse Martin-Gistucci, évoquée dans un précédent billet (du samedi 16 janvier 2010 : où se trouve la première partie ; je me dis maintenant que ce serait une expérience intéressante de lire ainsi ce texte, d'abord la fin et ensuite le début... ou encore ne lire que la seconde partie...). Bonne lecture (et parlons-en ! Me frappe le motif de l'indistinct - comme dans la nouvelle "La confession du solstice" dans le même recueil "L'île intérieure" - l'indistinct, l'emmêlé, l'ensemble mou contre quoi il faut lutter pour être humain.)
Il était quatre heures de l'après-midi, ou bien seulement trois, peut-être. Le soleil, un soleil d'octobre, chaud, aveuglant, brutal, entrait jusqu'au lit. Accroupi par terre, Masino jouait avec sa petite soeur. Elle tirait les boucles brunes de son frère qui se laissait faire, il ne s'occupait qu'à éloigner les mouches obstinées à se poser sur ses paupières malades.
Depuis le départ du père sa mère était restée immobile. Voilà qu'elle reprenait soudain conscience, elle avait cessé sa plainte, elle rejetait d'un brusque mouvement des jambes l'amas de couvertures.
Un froid humide inondait Caterina, depuis son front où collaient les mèches jusqu'à ses reins ligotés par le drap. La fièvre lâchait sa victime. Elle émergeait de l'inconscience, le poids des couvertures s'était fait intolérable.
Péniblement elle regarda ; elle vit les deux enfants dans le poudroiement d'un rayon de soleil, la porte grande ouverte, le vert presque noir du caroubier et le rouge du sang sur l'oreiller.
Elle vit du sang sur l'oreiller et du sang sur ses mains, et elle sentit qu'elle en avait sur l'épaule et que le sang avait ruisselé entre ses seins... Elle porta les mains à ses narines et un nouveau jet rouge colora ses paumes.
Une peur panique la submergea et d'une voix terrifiée qu'elle n'avait jamais eue depuis son enfance elle se mit à appeler au secours, à appeler l'homme qui aurait dû être là et dont l'absence inexplicable était presque aussi angoissante que le spectacle de tout ce sang.
Interdits, les enfants avaient arrêté leur vague jeu. La petite se mit à pleurer. Masino regardait, inerte, lent, terrifié.
- "Papa est parti, finit-il par dire, il est allé chercher le toubib." Mais Caterina ne comprit pas. Elle ne voyait qu'une chose : elle saignait, elle allait mourir, et Piero n'était pas là, Piero l'avait abandonnée. Eperdue, elle continuait ses cris, ses appels, ses mains souillées levées à la hauteur des yeux.
..................................................................
Masino se mit à courir dans les labours, le sol était encore humide, frais et élastique ; de grands chaumes qui restaient à la lisière des sillons lui griffaient les jambes et de temps à autre des vols de corbeaux tournoyaient au-dessus de la clôture d'aloès du domaine. Masino allait droit vers l'oued, entraîné par la pente. De temps en temps il se tordait un peu la cheville et ralentissait, mais bientôt la pente l'entraînait de nouveau. Il faisait très doux, un parfum sucré de lavande sauvage et une fumée de feu de bois arrivait jusqu'à lui. Il reconnaissait les bruits familiers et peu à peu se rassurait ; dans le domaine d'en face un laboureur arabe, Saïd sans doute, encourageait de la voix le chameau qui tirait sa charrue.
Au flanc de la colline qui borde l'oued il aperçut toute une plaque de pâquerettes et sortit du sentier pour aller les cueillir. C'étaient de ces grosses pâquerettes d'automne, comme on en trouve sur les flancs du Ressass et qui s'égarent en bordure des fertiles champs de la Mornaghia, des pâquerettes à haute tige et à pétales étroits, différentes des marguerites blanches et jaunes du printemps.
Masino en fit une hâtive provision dans son mouchoir, puis il tira une ficelle de sa poche et s'assit par terre pour se confectionner un collier. En rentrant il le donnerait à sa mère ou à sa soeur, ça leur ferait plaisir.
La ficelle était enfilée sur une grosse aiguille à matelas tout épointée, ce n'était pas facile de percer les fragiles calices et souvent Masino abîmait la fleur en l'enfilant. Il passa beaucoup de temps sans arriver à dépasser quatre ou cinq centimètres de collier, et encore, les pâquerettes étaient refermées, grisâtres... Il pensa de nouveau à sa mère, fourra pêle-mêle dans sa poche les fleurs et la ficelle et se remit à dévaler la pente.
Il arriva enfin à l'oued. Depuis midi le torrent s'était enflé, l'eau arrivait maintenant presque au niveau des terres labourées, on ne pouvait plus voir ou était le sentier du gué. Un sifflement continu montait de ce conglomérat visqueux d'où émergeaient, oscillant au caprice du vent, quelques branches tordues, quelques ceps de vigne, quelques blocs de pierre.
Toutes ces choses qui voguaient, se rapprochant ou s'éloignant les unes des autres, avaient une couleur et une forme étranges : on ne savait si c'était de simples choses ou bien des êtres vivants.
Masino regardait et ne comprenait pas. Sa mémoire de sept ans n'avait enregistré à cet endroit qu'un filet d'eau coulant maigrement entre des touffes d'alfa et de genêts. Soudain l'enfant ne reconnut plus rien de ce paysage familier, pas même les plantes, pas même le ciel. La colline derrière lui était immense, traîtreusement glissante. Elle palpitait comme une bête couchée, une vapeur montait, comme une respiration, de sa terre : rouge de chair, rouge de sang. Et l'oued était un flot gluant de menaces, couleur de caca, couleur de pipi, une chose infecte qui monterait peut-être jusqu'à lui, pour l'attraper, le manger, l'avaler... Et la ferme était loin, derrière ; et dans la ferme il y avait sa mère qui saignait, rouge comme la terre, coulant comme l'oued... Désespéré il se mit à crier Babbo ! Babbo ! Puis comme sa faible voix angoissée restait sans réponse il perdit tout à fait courage, il se jeta par terre et se mit à pleurer en appelant sa mère.
C'est alors qu'il aperçut la casquette de son père, accrochée à une haute touffe, au milieu de l'oued, et il la reconnut à ce qu'elle était rouge, avec une visière noire.
Alors Masino fut rassuré : Papa allait revenir, il serait bientôt là, il soignerait Maman et tout serait comme d'habitude. Le paysage cessait d'être menaçant ; il s'assit calmement, tira son mouchoir de sa poche et recommença à essayer de faire son collier de pâquerettes tout en attendant son père.
Le premier billet de ce blog fut écrit un samedi matin, le 24 janvier 2009.
Poursuivons.
Voici la deuxième et dernière partie de la nouvelle, "L'oued", de Marie-Gracieuse Martin-Gistucci, évoquée dans un précédent billet (du samedi 16 janvier 2010 : où se trouve la première partie ; je me dis maintenant que ce serait une expérience intéressante de lire ainsi ce texte, d'abord la fin et ensuite le début... ou encore ne lire que la seconde partie...). Bonne lecture (et parlons-en ! Me frappe le motif de l'indistinct - comme dans la nouvelle "La confession du solstice" dans le même recueil "L'île intérieure" - l'indistinct, l'emmêlé, l'ensemble mou contre quoi il faut lutter pour être humain.)
Il était quatre heures de l'après-midi, ou bien seulement trois, peut-être. Le soleil, un soleil d'octobre, chaud, aveuglant, brutal, entrait jusqu'au lit. Accroupi par terre, Masino jouait avec sa petite soeur. Elle tirait les boucles brunes de son frère qui se laissait faire, il ne s'occupait qu'à éloigner les mouches obstinées à se poser sur ses paupières malades.
Depuis le départ du père sa mère était restée immobile. Voilà qu'elle reprenait soudain conscience, elle avait cessé sa plainte, elle rejetait d'un brusque mouvement des jambes l'amas de couvertures.
Un froid humide inondait Caterina, depuis son front où collaient les mèches jusqu'à ses reins ligotés par le drap. La fièvre lâchait sa victime. Elle émergeait de l'inconscience, le poids des couvertures s'était fait intolérable.
Péniblement elle regarda ; elle vit les deux enfants dans le poudroiement d'un rayon de soleil, la porte grande ouverte, le vert presque noir du caroubier et le rouge du sang sur l'oreiller.
Elle vit du sang sur l'oreiller et du sang sur ses mains, et elle sentit qu'elle en avait sur l'épaule et que le sang avait ruisselé entre ses seins... Elle porta les mains à ses narines et un nouveau jet rouge colora ses paumes.
Une peur panique la submergea et d'une voix terrifiée qu'elle n'avait jamais eue depuis son enfance elle se mit à appeler au secours, à appeler l'homme qui aurait dû être là et dont l'absence inexplicable était presque aussi angoissante que le spectacle de tout ce sang.
Interdits, les enfants avaient arrêté leur vague jeu. La petite se mit à pleurer. Masino regardait, inerte, lent, terrifié.
- "Papa est parti, finit-il par dire, il est allé chercher le toubib." Mais Caterina ne comprit pas. Elle ne voyait qu'une chose : elle saignait, elle allait mourir, et Piero n'était pas là, Piero l'avait abandonnée. Eperdue, elle continuait ses cris, ses appels, ses mains souillées levées à la hauteur des yeux.
..................................................................
Masino se mit à courir dans les labours, le sol était encore humide, frais et élastique ; de grands chaumes qui restaient à la lisière des sillons lui griffaient les jambes et de temps à autre des vols de corbeaux tournoyaient au-dessus de la clôture d'aloès du domaine. Masino allait droit vers l'oued, entraîné par la pente. De temps en temps il se tordait un peu la cheville et ralentissait, mais bientôt la pente l'entraînait de nouveau. Il faisait très doux, un parfum sucré de lavande sauvage et une fumée de feu de bois arrivait jusqu'à lui. Il reconnaissait les bruits familiers et peu à peu se rassurait ; dans le domaine d'en face un laboureur arabe, Saïd sans doute, encourageait de la voix le chameau qui tirait sa charrue.
Au flanc de la colline qui borde l'oued il aperçut toute une plaque de pâquerettes et sortit du sentier pour aller les cueillir. C'étaient de ces grosses pâquerettes d'automne, comme on en trouve sur les flancs du Ressass et qui s'égarent en bordure des fertiles champs de la Mornaghia, des pâquerettes à haute tige et à pétales étroits, différentes des marguerites blanches et jaunes du printemps.
Masino en fit une hâtive provision dans son mouchoir, puis il tira une ficelle de sa poche et s'assit par terre pour se confectionner un collier. En rentrant il le donnerait à sa mère ou à sa soeur, ça leur ferait plaisir.
La ficelle était enfilée sur une grosse aiguille à matelas tout épointée, ce n'était pas facile de percer les fragiles calices et souvent Masino abîmait la fleur en l'enfilant. Il passa beaucoup de temps sans arriver à dépasser quatre ou cinq centimètres de collier, et encore, les pâquerettes étaient refermées, grisâtres... Il pensa de nouveau à sa mère, fourra pêle-mêle dans sa poche les fleurs et la ficelle et se remit à dévaler la pente.
Il arriva enfin à l'oued. Depuis midi le torrent s'était enflé, l'eau arrivait maintenant presque au niveau des terres labourées, on ne pouvait plus voir ou était le sentier du gué. Un sifflement continu montait de ce conglomérat visqueux d'où émergeaient, oscillant au caprice du vent, quelques branches tordues, quelques ceps de vigne, quelques blocs de pierre.
Toutes ces choses qui voguaient, se rapprochant ou s'éloignant les unes des autres, avaient une couleur et une forme étranges : on ne savait si c'était de simples choses ou bien des êtres vivants.
Masino regardait et ne comprenait pas. Sa mémoire de sept ans n'avait enregistré à cet endroit qu'un filet d'eau coulant maigrement entre des touffes d'alfa et de genêts. Soudain l'enfant ne reconnut plus rien de ce paysage familier, pas même les plantes, pas même le ciel. La colline derrière lui était immense, traîtreusement glissante. Elle palpitait comme une bête couchée, une vapeur montait, comme une respiration, de sa terre : rouge de chair, rouge de sang. Et l'oued était un flot gluant de menaces, couleur de caca, couleur de pipi, une chose infecte qui monterait peut-être jusqu'à lui, pour l'attraper, le manger, l'avaler... Et la ferme était loin, derrière ; et dans la ferme il y avait sa mère qui saignait, rouge comme la terre, coulant comme l'oued... Désespéré il se mit à crier Babbo ! Babbo ! Puis comme sa faible voix angoissée restait sans réponse il perdit tout à fait courage, il se jeta par terre et se mit à pleurer en appelant sa mère.
C'est alors qu'il aperçut la casquette de son père, accrochée à une haute touffe, au milieu de l'oued, et il la reconnut à ce qu'elle était rouge, avec une visière noire.
Alors Masino fut rassuré : Papa allait revenir, il serait bientôt là, il soignerait Maman et tout serait comme d'habitude. Le paysage cessait d'être menaçant ; il s'assit calmement, tira son mouchoir de sa poche et recommença à essayer de faire son collier de pâquerettes tout en attendant son père.
jeudi 21 janvier 2010
Club de lecture du 21 janvier 2010
Très belle soirée, très agréable : les neuf participants du club de lecture corse se sont retrouvés à la librairie All Books and Co, à Aix. Un grand merci à tous. Voici quelques mots signalant les livres présentés :
- Par Madame Kessler :
* "Les vents de l'oubli. Souvenirs d'une enfance corse", de Pierre Soavi (Albin Michel). Ecrit très simplement, relate une enfance corse qui est aussi celle de la lectrice, d'où le plaisir de l'identification et de la reconnaissance. Madame Kessler nous demande de lire un paragraphe de la page 35 consacré à la vertu de l'honnêteté.
* "Monuments de Corse", de Franck Leandri et Laurent Chabot (Edisud).
* "Almanach de la mémoire et des coutumes", Lucie Desideri et Claire Tiévant (Albin Michel). Y retrouver ici aussi les moments de la Corse passée est un grand plaisir. Madame Kessler utilise ce livre pour raconter la Corse à ses petites-filles : les berceuses, la "merendella" de Pâques, le "catenacciu" de Sartène par exemple. Souvenirs : le pénitent marche entre 20 h 30 et minuit accompagné par la mélopée "Perdono mio Dio", beaucoup d'émotion et de recueillement.
- Par Jéromine Rossi :
*"Lettre aux femmes corses", de Edmond Simeoni (DCL/Sammarcelli). Une critique : l'auteur indique que "la" femme corse était confinée au foyer, l'homme ramenant l'argent à la maison. Jéromine insiste pour signaler que les femmes en Corse ont au contraire beaucoup travaillé à l'extérieur de la maison, aux champs, ramenant de l'argent dans la famille ; argent utilisé pour financer les études des jeunes garçons. Ainsi pour Jéromine, en appeler à un métissage pour rénover les mentalités n'est pas la priorité ; ce qu'il faut c'est changer la mentalité qui a contraint beaucoup des femmes corses à limiter ses ambitions et à éprouver la "peur d'avancer".
- Par moi-même :
* "Gabriel Diana ou Le travail sur soi", de Marie-Jean Vinciguerra (inclus dans le magnifique coffret initulé "DIANA", consacré au travail du sculpteur et peintre Gabriel Diana). J'ai mis l'accent sur le fait que le texte de Marie-Jean Vinciguerra est un assemblage de textes très variés (poèmes, prose philosophique, récits), tous marqués par une vision spirituelle de l'érotisme et du plaisir sexuel : la Beauté comme voie vers la "véritable extase". Important aussi : la thématique sexuelle, érotique est assez rare dans la littérature corse ; il est bon qu'elle soit développée dans des styles très variés, notamment comme chez Marcu Biancarelli (voir ainsi dans le recueil "Stremu Miridianu"). Je lis la page 106, qui présente un dialogue réflexif sur le rapport entre érotisme et nature, érotisme et mort.
- Par Emmanuelle Caminade :
* "Un sel d'argent. Mimoria arghjintina", de Norbert Paganelli et Joseph Nicolaï (coédition A Fior di Carta et La Gare). Emmanuelle dit tout son plaisir devant un livre original qui combine le "regard intrigué" du photographe et le "regard oblique" du poète pour interroger le cliché (des photos des années 70 à 90 à Sartène). Emmanuelle évoque alors Janus, le dieu des portes, des passages et des seuils, qui regarde avant et après, l'intérieur et l'extérieur : fonctionnement qui se retrouve dans la mise en page de Xavier Casanova qui met en regard la photo entière et un de ses détails ainsi qu'un poème en corse et un autre en français. Un beau livre d'art de poche. Nous apprenons que ce livre se vend très bien en ce moment et qu'une réédition est envisageable : nous en profitons pour espérer que le livre connaîtra un format légèrement plus grand ! (A signaler, qu'Emmanuelle Caminade a aussi écrit un billet à propos de ce livre : à lire ici).
Encore un grand merci à l'équipe d'All Books and Co, obligée de nous expulser de la librairie à 19 h 10...
N'oublions pas que le petit rayon littéraire corse d'All Books and Co est un des rares lieux sur le Continent à proposer à la vente, en permanence, un ensemble de livres corses (en corse et en français) ; pour tous les autres livres, n'hésitez pas à passer commande, les libraires connaissent les éditions corses.
- Par Madame Kessler :
* "Les vents de l'oubli. Souvenirs d'une enfance corse", de Pierre Soavi (Albin Michel). Ecrit très simplement, relate une enfance corse qui est aussi celle de la lectrice, d'où le plaisir de l'identification et de la reconnaissance. Madame Kessler nous demande de lire un paragraphe de la page 35 consacré à la vertu de l'honnêteté.
* "Monuments de Corse", de Franck Leandri et Laurent Chabot (Edisud).
* "Almanach de la mémoire et des coutumes", Lucie Desideri et Claire Tiévant (Albin Michel). Y retrouver ici aussi les moments de la Corse passée est un grand plaisir. Madame Kessler utilise ce livre pour raconter la Corse à ses petites-filles : les berceuses, la "merendella" de Pâques, le "catenacciu" de Sartène par exemple. Souvenirs : le pénitent marche entre 20 h 30 et minuit accompagné par la mélopée "Perdono mio Dio", beaucoup d'émotion et de recueillement.
- Par Jéromine Rossi :
*"Lettre aux femmes corses", de Edmond Simeoni (DCL/Sammarcelli). Une critique : l'auteur indique que "la" femme corse était confinée au foyer, l'homme ramenant l'argent à la maison. Jéromine insiste pour signaler que les femmes en Corse ont au contraire beaucoup travaillé à l'extérieur de la maison, aux champs, ramenant de l'argent dans la famille ; argent utilisé pour financer les études des jeunes garçons. Ainsi pour Jéromine, en appeler à un métissage pour rénover les mentalités n'est pas la priorité ; ce qu'il faut c'est changer la mentalité qui a contraint beaucoup des femmes corses à limiter ses ambitions et à éprouver la "peur d'avancer".
- Par moi-même :
* "Gabriel Diana ou Le travail sur soi", de Marie-Jean Vinciguerra (inclus dans le magnifique coffret initulé "DIANA", consacré au travail du sculpteur et peintre Gabriel Diana). J'ai mis l'accent sur le fait que le texte de Marie-Jean Vinciguerra est un assemblage de textes très variés (poèmes, prose philosophique, récits), tous marqués par une vision spirituelle de l'érotisme et du plaisir sexuel : la Beauté comme voie vers la "véritable extase". Important aussi : la thématique sexuelle, érotique est assez rare dans la littérature corse ; il est bon qu'elle soit développée dans des styles très variés, notamment comme chez Marcu Biancarelli (voir ainsi dans le recueil "Stremu Miridianu"). Je lis la page 106, qui présente un dialogue réflexif sur le rapport entre érotisme et nature, érotisme et mort.
- Par Emmanuelle Caminade :
* "Un sel d'argent. Mimoria arghjintina", de Norbert Paganelli et Joseph Nicolaï (coédition A Fior di Carta et La Gare). Emmanuelle dit tout son plaisir devant un livre original qui combine le "regard intrigué" du photographe et le "regard oblique" du poète pour interroger le cliché (des photos des années 70 à 90 à Sartène). Emmanuelle évoque alors Janus, le dieu des portes, des passages et des seuils, qui regarde avant et après, l'intérieur et l'extérieur : fonctionnement qui se retrouve dans la mise en page de Xavier Casanova qui met en regard la photo entière et un de ses détails ainsi qu'un poème en corse et un autre en français. Un beau livre d'art de poche. Nous apprenons que ce livre se vend très bien en ce moment et qu'une réédition est envisageable : nous en profitons pour espérer que le livre connaîtra un format légèrement plus grand ! (A signaler, qu'Emmanuelle Caminade a aussi écrit un billet à propos de ce livre : à lire ici).
Encore un grand merci à l'équipe d'All Books and Co, obligée de nous expulser de la librairie à 19 h 10...
N'oublions pas que le petit rayon littéraire corse d'All Books and Co est un des rares lieux sur le Continent à proposer à la vente, en permanence, un ensemble de livres corses (en corse et en français) ; pour tous les autres livres, n'hésitez pas à passer commande, les libraires connaissent les éditions corses.
mercredi 20 janvier 2010
Les choses s'organisent, un peu partout !
Un billet pour se réjouir de la vitalité de la littérature corse :
- Voici un lien vers le blog de Xavier Casanova - Isularama - qui relaie l'information suivante : la poésie à l'honneur le vendredi 22 janvier et le samedi 23 janvier 2010, à Furiani d'abord, à Sartène ensuite, sous l'égide de l'Association Entrelignes dans les deux cas ainsi que de l'Association du Prix du Livre Corse pour la rencontre de Furiani. Au programme : lectures, débats, rencontres, échanges, projections avec une flopée de poètes (Miggozi, Fusina, Paganelli, Cesari, Maoudj, Biancarelli, Agostini, Di Meglio) ! Un paradis ! Alors, où est le problème ? Le problème est le suivant : pour toux ceux qui ne pourront se rendre à ces soirées poétiques, y aura-t-il une trace ? Un compte rendu ? Des vidéos ? Des fichiers audio ? Ce serait un bonheur ; c'est une nécessité : afin que l'on puisse manifester un intérêt et peut-être des remarques, et des critiques, non ? (En tout cas, bien sûr, bravo, d'abord et avant tout !) Donc voir ici pour le programme (en plus, Xavier Casanova propose des liens pour chacun des poètes invités).
- Via un message de Sébastien Quenot, je découvre que la revue "A Nazione" a ouvert un site internet ("Enciclopedia di a Corsica") qui recueillera l'ensemble des articles, classés par catégorie, écrits en langue corse, traduits pour certains en français, voire en anglais. Côté littérature, des articles sur : Marcel Conche, Roger Ristori, Jean-Claude Rogliano, Pampasgiolu, Dalzeto, etc... par diverses plumes (Talamoni, Quenot, Thiers, Vinciguerra, etc.). Signalons enfin, qu'un appel à contribution est lancé (pour envoyer articles et commentaires en corse, en français ou en anglais) : voilà un autre espace littéraire corse accueillant ! Profitons-en !
- Lu un billet sur le site de Corsicapolar nous informant de la création d'une nouvelle association - "Operata culturale" - dont l'objet est "la promotion des oeuvres littéraires et artistiques témoignant d'une sensibilité ou d'un rapport direct à la Corse, écrites et/ou éditées et réalisées dans l'île ou ailleurs." Cela est la suite du Manifeste de Luri proposé durant l'été 2009. Voir ici le compte rendu de la réunion du 17 janvier 2010. Nouvelles importantes : un appel à création (un "cadavre exquis") dans le cadre de la prochaine manifestation "Le printemps des poètes" (mars 2010) et l'organisation d'un Salon du Livre Corse, en juillet 2010, à Francardo, au Centre Prumitei, avec des débats et une soirée culturelle (lectures, musiques).
Beaucoup de plaisir en perspective !
- Voici un lien vers le blog de Xavier Casanova - Isularama - qui relaie l'information suivante : la poésie à l'honneur le vendredi 22 janvier et le samedi 23 janvier 2010, à Furiani d'abord, à Sartène ensuite, sous l'égide de l'Association Entrelignes dans les deux cas ainsi que de l'Association du Prix du Livre Corse pour la rencontre de Furiani. Au programme : lectures, débats, rencontres, échanges, projections avec une flopée de poètes (Miggozi, Fusina, Paganelli, Cesari, Maoudj, Biancarelli, Agostini, Di Meglio) ! Un paradis ! Alors, où est le problème ? Le problème est le suivant : pour toux ceux qui ne pourront se rendre à ces soirées poétiques, y aura-t-il une trace ? Un compte rendu ? Des vidéos ? Des fichiers audio ? Ce serait un bonheur ; c'est une nécessité : afin que l'on puisse manifester un intérêt et peut-être des remarques, et des critiques, non ? (En tout cas, bien sûr, bravo, d'abord et avant tout !) Donc voir ici pour le programme (en plus, Xavier Casanova propose des liens pour chacun des poètes invités).
- Via un message de Sébastien Quenot, je découvre que la revue "A Nazione" a ouvert un site internet ("Enciclopedia di a Corsica") qui recueillera l'ensemble des articles, classés par catégorie, écrits en langue corse, traduits pour certains en français, voire en anglais. Côté littérature, des articles sur : Marcel Conche, Roger Ristori, Jean-Claude Rogliano, Pampasgiolu, Dalzeto, etc... par diverses plumes (Talamoni, Quenot, Thiers, Vinciguerra, etc.). Signalons enfin, qu'un appel à contribution est lancé (pour envoyer articles et commentaires en corse, en français ou en anglais) : voilà un autre espace littéraire corse accueillant ! Profitons-en !
- Lu un billet sur le site de Corsicapolar nous informant de la création d'une nouvelle association - "Operata culturale" - dont l'objet est "la promotion des oeuvres littéraires et artistiques témoignant d'une sensibilité ou d'un rapport direct à la Corse, écrites et/ou éditées et réalisées dans l'île ou ailleurs." Cela est la suite du Manifeste de Luri proposé durant l'été 2009. Voir ici le compte rendu de la réunion du 17 janvier 2010. Nouvelles importantes : un appel à création (un "cadavre exquis") dans le cadre de la prochaine manifestation "Le printemps des poètes" (mars 2010) et l'organisation d'un Salon du Livre Corse, en juillet 2010, à Francardo, au Centre Prumitei, avec des débats et une soirée culturelle (lectures, musiques).
Beaucoup de plaisir en perspective !
mardi 19 janvier 2010
KLONGS : puesia corsa, écrite en français, en Thaïlande...
Dans la postface, l'auteur écrit :
"L'eau est en Thaïlande un élément plus facile que l'air. Elle a appris aux Siamois l'art de la liberté et de la politique, non point conçues, mais vécues comme de prudentes navigations. Le Siamois doit en effet à l'élément liquide, non pas la conception, mais l'instinct d'une liberté qui s'obtient non par le refus mais par l'acceptation facile des limites, des règles, des fatalités.
Dès son plus jeune âge, il apprend à faire évoluer sur le fleuve une frêle embarcation, au fil de l'eau et à contre-courant, et lorsqu'aux heures de marché, la Mênam est couverte de mille esquifs dirigés par des enfants avisés ou de vieilles femmes hiératiques, on peut trouver dans ces navigations silencieuses, le meilleur symbole du pays. Pareille au Siamois qui, à à la poupe du sampan, maniant la gaffe d'une main ferme, le jarret tendu, le corps souple, dirige à contre-courant son embarcation, la Thaïlande, en subissant l'histoire, en évitant de l'affronter trop directement, et en jouant avec ses fatalités, l'a traversée, seul pays à sauvegarder, dans cette région du monde, son indépendance.
Et toute cette vie aura été de vivre dans et par et avec l'eau, et toute cette économie aura été de répandre et de faire circuler cette eau, et tout cet art n'aura été que jeu de lumière et d'ombre et reflets sur l'eau.
Cette eau n'est pas prétexte à jeu baroque ou à fontaines, elle ne jaillit pas, elle s'étale ; elle dort, la peau colorée de lotus et nénuphars, frémissant légèrement à d'imperceptibles brises. Elle n'est chargée d'aucune spiritualité, elle n'est pas porteuse de grâce, elle n'est l'occasion d'aucun baptême. Le fleuve bordé de filaos, de bambous royaux et d'arbres à ombre, va, paisible, jusqu'à la mer. Le pêcheur y jette son épervier, les enfants aux yeux de grenouille y plongent, et dans une eau sans transparence, les femmes, la poitrine coupée par le sarong noir, s'y lavent. Le Siamois se laisser parfois dériver comme "le Bateau Ivre" et lorsqu'il parvient à la mer, celle-ci, songe bleu et voile de nirvana, ne lui arrache pas le cri des Grecs "Talatta" !
Cette intimité avec l'eau est une apparence : association d'intérêt beaucoup plus que mariage. L'eau ne peut être saisie, elle est l'image même de la fuite du réel. Tels deux lutteurs bien huilés qui n'arrivent pas à se saisir, le Siamois et la mère des eaux, corps à corps, glissent l'un sur l'autre.
Dans le fleuve, le Thaï, corps luisant, est anguille, poisson ; délaissé par son élément, il prend des teintes bleues et noires et, en vieillissant, comme vidée de toute eau, sa peau se parchemine.
Toute sa volonté, c'est dans l'eau que le Siamois la puise. N'appelle-t-il pas la volonté "l'eau du coeur" ?
Aussi le paradoxe de l'eau est d'être en même temps qu'image d'une réalité fuyante, source de vie. Ce songe constellé de nénuphars recèle par myriades des poissons frétillants, et s'y reflète la tige vert tendre du riz."
Ce livre est absolument introuvable ; sur mon exemplaire, il est noté "1ère édition" et "Printed at the Assumption Press by Charles Barbier Publisher / 51 Oriental Avenue Bangkok, 1965/2508". À côté de la reproduction d'une carte du Royaume de Siam (datée de 1686 et due à un géographe "ordinaire" d'un "roy") - où l'on voit deux éléphants regarder vers la droite -, se lisent les mots suivants : "IL A ETE TIRE DE CET OUVRAGE 30 EXEMPLAIRES NUMEROTES DE 1 à 30". Mon exemplaire ne porte pas de numéro (mais une dédicace de l'auteur, chez qui il se trouvait avant qu'il ne parvienne jusque chez moi, à Aix).
Je suis toujours ému par le voyage des imaginaires, des mots, leur impression - sur le papier d'abord, sur nos esprits ensuite -, le déplacement du livre, les mains successives qui s'en emparent, ouvrent les pages, voire "cassent" la tranche, déforment la chose, la "chose" qui survit à toutes ces pratiques, toutes ces lectures de "main journelle et nocturne"... Il faudrait suivre ainsi les voyages de la littérature corse et sentir comment son imaginaire se frotte à d'autres, ce qui se passe alors, quelles nouvelles friches s'offrent alors à nos regards, nous aident à respirer. Car la littérature corse a vocation comme toute autre à dire son lieu tout autant qu'à regarder le monde, aussi singulièrement qu'une autre, non ?
Ainsi de cette poésie (corse, française, thaïlandaise, siamoise, comme vous voudrez). De la poésie née de l'eau du fleuve, en Thaïlande, dans les années 60 du vingtième siècle chrétien, par les mots de Marie-Jean Vinciguerra exprimée, publiée sous le titre "A Siam". Voici les 11 poèmes de la section "Klongs" ("klong" signifie "canal"), 11 poèmes parmi les 58 du recueil - poèmes qui doivent bien "dire" autre chose que la postface qui ouvre ce billet... J'aime que l'eau ici s'insinue partout, eau du fleuve, eau de pluie, eau caressée, conservée, effleurée, mouvante ou immobile, et ce regard amusé érotisant légèrement le spectacle des laveuses (que j'entends comme un écho décalé des trois femmes pétrissant le pain chez Coti), et ce subtil rapport - comme de poupées russes - entre les eaux et les objets, dans le poème commençant par les mots "Les maisons flottent" ; voilà ce qui m'a plu.
Le klong somnole, verte peau
sous un dais de silence
le flamboyant exalte ses papillons
le soleil mange l'ombre frêle
Les filaos s'alignent en triste oraison
le bras d'un pêcheur se poursuit en roseau
sur son lit de vase
frémit le poisson noir
une procession de bulles
accroche au klong vert
de fugaces boucles.
----
La pirogue glisse,
à peine posée
sur le klong immobile.
Sur tout ce plat
s'affirme
vertical,
le seul sceptre royal.
----
Le Sampan,
buffle lourd,
traîne une cargaison
de casques et d'obus verts.
----
Le frêle nocher,
au genou aigre,
disparaît dans la venelle d'eau
avec, au bout de la canne,
un lambeau de soleil
trempé d'eau.
----
Les laveuses, pétrissant la pâte d'eau
actionnent leurs bras huilés
comme des leviers
autour de la roue des fesses.
----
L'eau referme ses lèvres
de silence
sur les fruits de soleil.
Aux joues de lune mordorée
les chignons ajoutent
leurs noirs volumes.
----
A l'avant du sampan,
les femmes ont croisé les jambes,
vouées à elles-mêmes
et leurs mains tristes
manient la rame.
----
Un coq enchante l'ombre de sa crête
Les vessies de porc flottent à l'haleine du fleuve
le berceau oscille
les balustres ont des bases tremblées
et le lotus,
à l'heure qui tourne,
replie de ses doigts roses
son sourire.
----
Les maisons flottent
et pour n'aller point à la dérive
les retiennent les jarres brunes
où dort,
avec le nénuphar, l'eau fade des pluies.
----
La tôle du fleuve étincelle
Sous l'orchestre du flamboyant
l'ombre a des cadences de lumière.
Sous un auvent
les jeunes filles courbées,
le sarong lourd d'eau verte
font de pures libations.
----
Les arcs croisés sont tendus.
Le filet respire amplement,
tel le pêcheur avant la plongée.
"L'eau est en Thaïlande un élément plus facile que l'air. Elle a appris aux Siamois l'art de la liberté et de la politique, non point conçues, mais vécues comme de prudentes navigations. Le Siamois doit en effet à l'élément liquide, non pas la conception, mais l'instinct d'une liberté qui s'obtient non par le refus mais par l'acceptation facile des limites, des règles, des fatalités.
Dès son plus jeune âge, il apprend à faire évoluer sur le fleuve une frêle embarcation, au fil de l'eau et à contre-courant, et lorsqu'aux heures de marché, la Mênam est couverte de mille esquifs dirigés par des enfants avisés ou de vieilles femmes hiératiques, on peut trouver dans ces navigations silencieuses, le meilleur symbole du pays. Pareille au Siamois qui, à à la poupe du sampan, maniant la gaffe d'une main ferme, le jarret tendu, le corps souple, dirige à contre-courant son embarcation, la Thaïlande, en subissant l'histoire, en évitant de l'affronter trop directement, et en jouant avec ses fatalités, l'a traversée, seul pays à sauvegarder, dans cette région du monde, son indépendance.
Et toute cette vie aura été de vivre dans et par et avec l'eau, et toute cette économie aura été de répandre et de faire circuler cette eau, et tout cet art n'aura été que jeu de lumière et d'ombre et reflets sur l'eau.
Cette eau n'est pas prétexte à jeu baroque ou à fontaines, elle ne jaillit pas, elle s'étale ; elle dort, la peau colorée de lotus et nénuphars, frémissant légèrement à d'imperceptibles brises. Elle n'est chargée d'aucune spiritualité, elle n'est pas porteuse de grâce, elle n'est l'occasion d'aucun baptême. Le fleuve bordé de filaos, de bambous royaux et d'arbres à ombre, va, paisible, jusqu'à la mer. Le pêcheur y jette son épervier, les enfants aux yeux de grenouille y plongent, et dans une eau sans transparence, les femmes, la poitrine coupée par le sarong noir, s'y lavent. Le Siamois se laisser parfois dériver comme "le Bateau Ivre" et lorsqu'il parvient à la mer, celle-ci, songe bleu et voile de nirvana, ne lui arrache pas le cri des Grecs "Talatta" !
Cette intimité avec l'eau est une apparence : association d'intérêt beaucoup plus que mariage. L'eau ne peut être saisie, elle est l'image même de la fuite du réel. Tels deux lutteurs bien huilés qui n'arrivent pas à se saisir, le Siamois et la mère des eaux, corps à corps, glissent l'un sur l'autre.
Dans le fleuve, le Thaï, corps luisant, est anguille, poisson ; délaissé par son élément, il prend des teintes bleues et noires et, en vieillissant, comme vidée de toute eau, sa peau se parchemine.
Toute sa volonté, c'est dans l'eau que le Siamois la puise. N'appelle-t-il pas la volonté "l'eau du coeur" ?
Aussi le paradoxe de l'eau est d'être en même temps qu'image d'une réalité fuyante, source de vie. Ce songe constellé de nénuphars recèle par myriades des poissons frétillants, et s'y reflète la tige vert tendre du riz."
Ce livre est absolument introuvable ; sur mon exemplaire, il est noté "1ère édition" et "Printed at the Assumption Press by Charles Barbier Publisher / 51 Oriental Avenue Bangkok, 1965/2508". À côté de la reproduction d'une carte du Royaume de Siam (datée de 1686 et due à un géographe "ordinaire" d'un "roy") - où l'on voit deux éléphants regarder vers la droite -, se lisent les mots suivants : "IL A ETE TIRE DE CET OUVRAGE 30 EXEMPLAIRES NUMEROTES DE 1 à 30". Mon exemplaire ne porte pas de numéro (mais une dédicace de l'auteur, chez qui il se trouvait avant qu'il ne parvienne jusque chez moi, à Aix).
Je suis toujours ému par le voyage des imaginaires, des mots, leur impression - sur le papier d'abord, sur nos esprits ensuite -, le déplacement du livre, les mains successives qui s'en emparent, ouvrent les pages, voire "cassent" la tranche, déforment la chose, la "chose" qui survit à toutes ces pratiques, toutes ces lectures de "main journelle et nocturne"... Il faudrait suivre ainsi les voyages de la littérature corse et sentir comment son imaginaire se frotte à d'autres, ce qui se passe alors, quelles nouvelles friches s'offrent alors à nos regards, nous aident à respirer. Car la littérature corse a vocation comme toute autre à dire son lieu tout autant qu'à regarder le monde, aussi singulièrement qu'une autre, non ?
Ainsi de cette poésie (corse, française, thaïlandaise, siamoise, comme vous voudrez). De la poésie née de l'eau du fleuve, en Thaïlande, dans les années 60 du vingtième siècle chrétien, par les mots de Marie-Jean Vinciguerra exprimée, publiée sous le titre "A Siam". Voici les 11 poèmes de la section "Klongs" ("klong" signifie "canal"), 11 poèmes parmi les 58 du recueil - poèmes qui doivent bien "dire" autre chose que la postface qui ouvre ce billet... J'aime que l'eau ici s'insinue partout, eau du fleuve, eau de pluie, eau caressée, conservée, effleurée, mouvante ou immobile, et ce regard amusé érotisant légèrement le spectacle des laveuses (que j'entends comme un écho décalé des trois femmes pétrissant le pain chez Coti), et ce subtil rapport - comme de poupées russes - entre les eaux et les objets, dans le poème commençant par les mots "Les maisons flottent" ; voilà ce qui m'a plu.
Le klong somnole, verte peau
sous un dais de silence
le flamboyant exalte ses papillons
le soleil mange l'ombre frêle
Les filaos s'alignent en triste oraison
le bras d'un pêcheur se poursuit en roseau
sur son lit de vase
frémit le poisson noir
une procession de bulles
accroche au klong vert
de fugaces boucles.
----
La pirogue glisse,
à peine posée
sur le klong immobile.
Sur tout ce plat
s'affirme
vertical,
le seul sceptre royal.
----
Le Sampan,
buffle lourd,
traîne une cargaison
de casques et d'obus verts.
----
Le frêle nocher,
au genou aigre,
disparaît dans la venelle d'eau
avec, au bout de la canne,
un lambeau de soleil
trempé d'eau.
----
Les laveuses, pétrissant la pâte d'eau
actionnent leurs bras huilés
comme des leviers
autour de la roue des fesses.
----
L'eau referme ses lèvres
de silence
sur les fruits de soleil.
Aux joues de lune mordorée
les chignons ajoutent
leurs noirs volumes.
----
A l'avant du sampan,
les femmes ont croisé les jambes,
vouées à elles-mêmes
et leurs mains tristes
manient la rame.
----
Un coq enchante l'ombre de sa crête
Les vessies de porc flottent à l'haleine du fleuve
le berceau oscille
les balustres ont des bases tremblées
et le lotus,
à l'heure qui tourne,
replie de ses doigts roses
son sourire.
----
Les maisons flottent
et pour n'aller point à la dérive
les retiennent les jarres brunes
où dort,
avec le nénuphar, l'eau fade des pluies.
----
La tôle du fleuve étincelle
Sous l'orchestre du flamboyant
l'ombre a des cadences de lumière.
Sous un auvent
les jeunes filles courbées,
le sarong lourd d'eau verte
font de pures libations.
----
Les arcs croisés sont tendus.
Le filet respire amplement,
tel le pêcheur avant la plongée.
Littérature corse à Marseille : le rôle des amicales
Comme tous les ans, la "Fédération des groupements corses de Marseille et des Bouches-du-Rhône" organise les deux jours du livre corse. Il y a de quoi s'en réjouir, car pour la partie littéraire il y a :
- la possibilité pour tous les curieux de la production éditoriale corse de feuilleter un choix large de livres (récents ou plus anciens), de rencontrer des auteurs (plus d'une vingtaine), de faire dédicacer les ouvrages achetés
- la possibilité d'écouter des conférences (cette année à propos du "Règlement des conflits en Corse" par Sixte Ugolini et du "Masque de fer et les Corses" par Michel Vergé-Franceschi).
Signalons aussi que Gabriel-Xavier Culioli - le journaliste et écrivain, auteur d'un des best-sellers de la littérature corse, je crois, "La Terre des Seigneurs", chez DCL éditions - présentera le nouveau dictionnaire corse-français publié aux mêmes éditions, "U Maiò". J'essaierai d'être présent alors et il serait intéressant de passer de la question linguistique à la question littéraire ou mieux encore de faire que les conférences et présentations soient aussi des moments de discussion et de débat (mais est-ce nécessaire ?), en appelant les lecteurs à prendre la parole. Nous pourrions nous poser la question suivante : "Qui a peur de la littérature corse ?" (C'est-à-dire qui a le désir d'une littérature corse, de quelle littérature corse, pour quoi faire, comment, avec quels enjeux, quels horizons, quelles pratiques ?)
Bravo aux organisateurs évidemment : l'accès au livre corse est difficile sur le Continent : pouvoir feuilleter des dizaines d'ouvrages tranquillement, dans un lieu accueillant avec une équipe conviviale, c'est beaucoup !
Voici le lien pour connaître tous les détails : Maison de la Corse (cliquer sur "Agenda"). Cela aura lieu un samedi et un dimanche (30 et 31 janvier 2010), rue Sylvabelle à Marseille.
- la possibilité pour tous les curieux de la production éditoriale corse de feuilleter un choix large de livres (récents ou plus anciens), de rencontrer des auteurs (plus d'une vingtaine), de faire dédicacer les ouvrages achetés
- la possibilité d'écouter des conférences (cette année à propos du "Règlement des conflits en Corse" par Sixte Ugolini et du "Masque de fer et les Corses" par Michel Vergé-Franceschi).
Signalons aussi que Gabriel-Xavier Culioli - le journaliste et écrivain, auteur d'un des best-sellers de la littérature corse, je crois, "La Terre des Seigneurs", chez DCL éditions - présentera le nouveau dictionnaire corse-français publié aux mêmes éditions, "U Maiò". J'essaierai d'être présent alors et il serait intéressant de passer de la question linguistique à la question littéraire ou mieux encore de faire que les conférences et présentations soient aussi des moments de discussion et de débat (mais est-ce nécessaire ?), en appelant les lecteurs à prendre la parole. Nous pourrions nous poser la question suivante : "Qui a peur de la littérature corse ?" (C'est-à-dire qui a le désir d'une littérature corse, de quelle littérature corse, pour quoi faire, comment, avec quels enjeux, quels horizons, quelles pratiques ?)
Bravo aux organisateurs évidemment : l'accès au livre corse est difficile sur le Continent : pouvoir feuilleter des dizaines d'ouvrages tranquillement, dans un lieu accueillant avec une équipe conviviale, c'est beaucoup !
Voici le lien pour connaître tous les détails : Maison de la Corse (cliquer sur "Agenda"). Cela aura lieu un samedi et un dimanche (30 et 31 janvier 2010), rue Sylvabelle à Marseille.
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