lundi 12 avril 2010

Emmanuelle Caminade lit Marie Casanova

Un nouveau point de vue sur le roman "Et l'odeur des narcisses" de Marie Casanova (éditions Galaade).

Merci à elle et bonne lecture à vous !

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"Et l'odeur des narcisses" à l'aune de Thomas Bernhard

Un récit de lecture pour donner tort au sieur Bernhard (à qui je rends son h au passage : preuve que je ne suis pas rancunière, car si son texte m'a « titillée », il ne m'a pas « revigorée » !)

Que retirera de ce livre le « feuilleteur supérieur » qui lira « à fond » le bel extrait cité par FXR en février dernier ?
Un infime aperçu ne permettant de découvrir ni la complexité de l'héroïne, ni le personnage complémentaire et indissociable de sa mère, ni l'étendue du talent de l'auteure que le « lecteur ordinaire », ce pauvre « liseur » qui « lit jusqu'au bout» approchera peut-être mieux en « survolant le tout » – un tout d'une centaine de pages qui n'interdit pas d'ailleurs une lecture approfondie de l'ensemble...

Comme je suis une « bâfreuse », je l'ai « avalé entièrement d'un seul coup » ce livre, mais pas « mollement » ni sans « ardeur » !
La « perfection achevée », absolue, n'existe pas, nous le savons tous. Bernhard n'a rien apporté et il s'est montré peu pertinent en supposant que certains pensent le tout « achevé » comme synonyme de consonance ou d'uniformité, que ce soit dans l'imperfection ou la perfection.
Ce qui m'a donné le plus grand plaisir, ce ne sont pas les « fragments » dont certains sont beaux, d'autres un peu appuyés (ah, les odeurs !), répétitifs (le recours trop systématique au vocabulaire guerrier...) ou convenus et agaçants (les stéréotypes sur la complicité et l' intuition « féminines » : che peccato !), mais plutôt la totalité de ces fragments variés, la convergence de la diversité des moyens employés, l'harmonie des contrastes : la beauté du tout, celle de l'unité dans la multiplicité que le fragment ne peut révéler.

"Et l'odeur des narcisses" est le premier roman de Marie Casanova, une jeune femme de 70 ans ayant beaucoup écrit pour la chanson française - et dont les quelques textes que j'ai pu consulter ne laissaient en rien présager son talent de romancière...
C'est un roman plein de vigueur et de démesure, un roman conquérant, incandescent et mené d'une main de maître, qui résonne comme un hymne au bonheur et à la « felicità ».
Mais les gens heureux n'ont pas d'histoire, direz-vous. Foutaises ! Le bonheur est cousu de cicatrices et Thérèse, l'héroïne, en a justement des cicatrices, ce qui ne l'empêche nullement de se griser de vie, d'amour et de souvenirs, de recourir à ses sensations et à son imagination.
Un livre qui résonne aussi comme une prière qui rend grâce plus qu'elle n'implore. La vie comme une « victoire » et une « liturgie » !

On ne s'abandonne pas à l'écriture de Marie Casanova. C'est une écriture exubérante, imagée, sensuelle et colorée, un torrent qui vous emporte malgré vous. L'auteure est une laboureuse qui, à l'image de son héroïne, trace hardiment un « sillon droit » s'inscrivant fortement dans le double champ sémantique du guerrier et du sacré. Imaginant des situations et des personnages atypiques et hauts en couleurs que son talent de conteuse réussit à rendre crédibles, proches, elle abuse des symboles, des contrastes et des dédoublements pour notre plus grand plaisir.

C'est Thérèse, la belle et la boiteuse, la sainte et la maudite, martyre et pécheresse, souffrance et jouissance mêlées, submergée de désirs et de volonté. Toute « à l'écoute de ses sensations », elle avale goulûment les odeurs : une femme « taureau » que l' « appétit de vivre » et le « goût de vaincre » font remonter vers la lumière.
Et puis sa mère Madeleine, la deuxième face de la lune, une ardente guerrière elle aussi mais plutôt romantique et visionnaire, une jouisseuse de l'imaginaire qui « sanctifie la volupté par la ferveur » : « un feu qui couve sous la glace », «les palpitations d'un opéra » sous des apparences sages.
C'est le paradis de l'Italie des racines, répondant à Nice, la « cité imaginaire » de Madeleine, deux « harmonies orchestrées par les anges » qui s'opposent au chaos infernal de Cayenne.
C'est un messager divin qui fait soudain « basculer de l'enfer au paradis » en révélant l'amour dans un premier baiser « nimbé d'une odeur de tabac » évoquant Maestro Francesco, le grand-père italien chéri.
 Et puis, il y a la Corse, un village où «il ne fait pas chaud» au propre comme au figuré. Un village qui rejette Thérèse et que lui a imposé le destin : une « pénitence », un « carême » .

Dans cette Corse inhospitalière où elle termine ses jours, l'héroïne vieillissante, « grande prêtresse éclopée » en sa « cour des miracles » raconte sa vie par bribes à un auditoire fasciné. Une trinité grotesque constituée d'un ivrogne au patronyme à la couleur de la passion, Le Rouge, d'une estropiée des deux jambes répondant ironiquement au nom de Bella, et d'Ainsi soit-il, l'idiot du village qui semble venir clore ce livre/prière.
Et en « recyclant » ainsi ses souvenirs, en revivant une vie « pleine de goûts suaves, de risques, de folies, de douleurs, de chagrins », Thérèse respire encore l'odeur entêtante des narcisses qui « foisonnent » dans le petit cimetière du village, comme « un galop de promesses éparpillées », et elle parvient à rallumer ce feu qui « favorise l'oubli », « incendie les remords » et « réchauffe l'âme » : le feu de la vie.

Un livre à avaler entièrement et goulûment, c'est pourquoi je ne vous en choisirai aucun extrait !
(Commencer par arracher la photo pleine page de l'auteure qui vous agresse une fois la couverture tournée : Non mais, faudrait pas confondre un livre avec une pochette de disque !)

Ceci est la version d'une critique que vous pouvez retrouver avec de légères modifications sur le blog d'Emmanuelle Caminade (L'or des livres) mais surtout accompagnée de trois extraits (!) du roman de Marie Casanova : vos commentaires seront les bienvenus sur l'un ou l'autre de ces deux blogs.

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