samedi 13 juin 2009

Il s'endort en regardant les images

Et la question est : quelles images ?...

Je vais lier dans ce billet trois oeuvres : "Repérages" de Nadine Manzagol (éditions A Fior di Carta, 2008), "Le voyage en Corse" de Michel Vergé-Franceschi (éditions Robert Laffont, collection Bouquins, 2009) et le court-métrage "2001 II" de Gérard Guerrieri (déjà évoqué dans le billet "De quoi rire").

(A ce propos si des lecteurs de ces billets - qu'ils soient tous remerciés publiquement ici - trouvent que certains noms de créateurs ou d'oeuvres reviennent trop souvent, je répète humblement que ce blog n'en est qu'à ses débuts et qu'il ne tient qu'aux autres que moi-même de signaler les oeuvres corses qu'ils aiment et qui n'ont encore jamais été citées ou commentées ici : ce sera avec un immense plaisir, et si cela est déjà arrivé plusieurs fois, cela n'est pas encore assez à mon goût ; d'ici-là, je dois m'excuser d'exposer un imaginaire personnel qui repose en effet sur quelques noms, et quelques oeuvres, souvent remâchés, revus, relus...)

"Le voyage en Corse" de Michel Vergé-Franceschi
Revenant au sujet de ce billet, je dois d'abord faire part de mon émotion lorsque j'ai appris (via le blog de Xavier Casanova) que Michel Vergé-Franceschi venait de publier une "anthologie de voyageurs de l'Antiquité à nos jours" (c'est le sous-titre). Je me suis dit, à la fois ravi (un peu) et navré (surtout) : "Encore !"
Ravi parce qu'un livre qui évoque la Corse d'une façon ou d'une autre, dans une collection de grande diffusion nationale est toujours pour moi, au minimum, une belle occasion de remettre sur la table publique la question d'une "littérature corse" (comme définie dans le premier billet de ce blog).
Navré parce que voir revenir, en 2009, dans toutes les librairies de France et de Navarre toute la série des images, clichés, stéréotypes produits sur la Corse par le regard des "Voyageurs" extérieurs à l'île, c'est presque désespérant. Je fais part ici d'un sentiment personnel que vous ne partagerez peut-être pas, n'hésitez pas à me contredire. Car ce qui me désolerait encore plus, ce serait que ce livre (qui a certainement bien des mérites) paraisse sans qu'il en soit rien dit, ou qu'on le feuillette et le lise comme s'il n'apportait rien de neuf ou n'était pas susceptible d'être débattu.

Je ne remets pas en cause le fait d'avoir un oeil sur l'oeil du Voyageur... En attestent les billets évoquant ici Balzac et Mérimée (qui ont donné lieu à des débats : voir les commentaires).
Je ne remets pas en cause l'intérêt du travail considérable fourni par l'auteur pour prendre connaissance, classer, citer tous les extraits de textes très divers réunis dans l'ouvrage (1248 pages !).
Ce que je remets en cause c'est le fait de présenter une nouvelle fois la Corse d'abord comme une "matière" (le "voyageur", nous explique bien l'auteur, vient chercher un site géostratégique, des ressources naturelles, ou des émotions, en ce qui concerne les écrivains romantiques) plutôt que comme un "Sujet". Il me semblait pourtant que les Corses avaient pris la parole et la plume depuis longtemps.

D'ailleurs (c'est peut-être une des faiblesses méthodologiques du livre), l'auteur signale que très peu de voyageurs sont venus en Corse durant la période médiévale et il a donc recours à d'autres textes pour pouvoir évoquer la "description de la Corse" de cette époque, et ces auteurs sont corses ! : "De fait, ce sont les chroniqueurs indigènes qui, plus que les voyageurs, nourrissent alors la littérature insulaire" (page 11). Donc l'ouvrage de Vergé-Franceschi participe de deux genres distincts : l'anthologie des récits de voyageurs extérieurs à la Corse et les descriptions générales de la Corse (parfois écrites par des Corses). Ce flou entretient peut-être la confusion et finit par corroborer l'idée que le regard des Voyageurs est le paradigme d'un discours global sur la Corse, d'un discours qui tend vers le "vrai". Sinon pourquoi inclure les extraits des Chroniqueurs corses ?
De même, d'autres que moi, pourront s'étonner de l'absence des auteurs italiens du XIXème siècle, comme Niccolò Tommaseo. Pourquoi cette absence ? Alors que les travaux se sont multipliés ces dernières années sur les rapports intellectuels et autres entre les Corses et les Toscans (notamment par Marco Cini). Ces regards-là sont eux aussi très importants.

Je n'ai fait que feuilleter l'ouvrage, pour l'instant : j'ai lu l'introduction de François Moureau, universitaire spécialiste des littératures de voyage (voir ici une interview intéressante qui finit sur un éloge de la littérature de voyage d'aujourd'hui), l'avant-propos et la note de Michel Vergé-Franceschi et quelques unes des nombreuses pages introductives de l'auteur (en italique dans l'ouvrage) qui présentent les extraits classés en différentes catégories (Première partie, "Coups d'oeil et vues d'ensemble" : et notamment, "la traversée", "les deux ports principaux", "une île carrefour", "les bains et eaux thermales", "le peuple corse", "la langue corse", "l'hospitalité", "les ressources de la mer", "la société corse", etc. ; Deuxième partie, "Le sites" : et notamment, outres les villes, villages et sites naturels, "château", "cimetières", "églises", "urnes funéraires", etc.)

Un autre point qui m'a posé problème : l'auteur cite, au chapitre "Hospitalité", la nouvelle de Mérimée, "Mateo Falcone" ; hors, c'est une fiction, non un récit de voyage... Combien d'autres fictions aurions-nous pu intégrer alors ! Une proposition : une fiction écrite par un Corse, en latin, le "Vir Nemoris" ; il se trouve qu'il y est notamment raconté une sorte de "voyage en Corse", accompli par Circinellu traversant l'île d'Ouest en Est, fuyant les armées françaises et parcourant les hauts lieux historiques...

Me reste donc cette impression d'un travail incomplet, peu clair dans son projet et ne problématisant pas assez son sujet. Mais qui suis-je pour ainsi exprimer une opinion si fragile ? Je demande à être détrompé ! Je reconnaîtrai mes torts et mes erreurs sans difficulté...

"Repérages" de Nadine Manzagol
Il se trouve que je viens de lire un tout petit livre de Nadine Manzagol : "Repérages". Il s'agit d'un scénario pour création audiovisuelle, le texte est donc la description d'une suite de 20 scènes (intérieur nuit, extérieur jour, etc.). Le scénario est suivi d'une sorte de postface explicative qui dit l'essentiel du projet : "Désirant mettre en scène le travail des collecteurs de traditions et de témoignages d'existence (qui oeuvrent pour une mémoire revivifiée et contemporaine, intergénérationnelle et multiculturelle en Corse) ; j'ai choisi un thème qui évoque une forme de spatialisation ludique, bien connue sur l'île, pour figurer un certain rapport au lieu." Cette forme est une "figure géométrique carrée" que je vous laisse découvrir.

Dois-je commencer par ce qui ne m'a pas emballé ? Un aspect parfois très explicatif, un peu plat, des propos des différents "personnages" du scénario, aspect qui leur enlève toute singularité ; comme si chaque nom renvoyait en fait à un seul et même narrateur un peu impersonnel.

Ce qui m'a plu au plus haut point, c'est justement les métamorphoses de cette figure géométrique dans le temps et dans l'espace, dans ses usages aussi : figure pour jeu d'enfants, figure religieuse propre à la méditation, figure initiatique pythagoricienne, etc. Mais dans tous les cas, une figure faite pour habiter le monde réel et construire un monde mental. Une figure d'institution.

Autre point qui m'a sauté aux yeux, l'auteur prend acte de l'évolution culturelle de la Corse actuelle (elle l'appelle "déculturation") et met en scène, donc, des "collecteurs de traditions", c'est-à-dire des personnes, d'une façon ou d'une autre, qui sont à la fois incluses dans ces traditions (héritage) et extérieures à celles-ci (l'héritage a été perdu).

Et c'est là que nous pouvons établir un lien avec l'ouvrage de Michel Vergé-Franceschi. Voici l'extrait qui m'a frappé :

Un promeneur : Venez voir cette petite église, là au creux de la place entourée d'un muraillet. Une piévanie ancienne sans doute ! C'est comme un abri naturel pour ces enfants qui en ont fait leur aire de récréation. On imagine que tant de générations, ici ont dû venir y jouer, y bavarder, y prier, s'y recueillir, s'y rassembler au gré des jours, de coutumes collectives et de solitude. regardez ce détail sculpté dans le portique, que d'heures n'a-t-il pas fallu à l'artisan qui l'a gravé ! Il en a acquis une force d'expression très singulière. Oui, elle paraît hors du temps cette chapelle ! Hors de notre temps contemporain, secrète et un peu magique comme si elle s'ouvrait sur un théâtre antique et agreste de gestes et de rituels dont nous avons perdu le sens. Ce dont nous cherchons la trace pour recomposer l'histoire et en restituer quelques fragments oubliés. Heureux si nous y parvenons ! Mais ce qu'il me semble le plus énigmatique parfois c'est de découvrir un espace mêlé de nature et d'architecture qui révèle, tel équilibre singulier d'existences qui est l'empreinte même de ce lieu, et qui se prolonge dans notre imaginaire...

Une femme : Quel lyrisme, Jérôme ! Tu as l'air d'un voyageur en pays étranger !

Jérôme : Mais nous le sommes tous, d'une certaine façon ici même, en redécouvrant des strates de temps successifs qui nous révèlent d'autres réalités, à la fois si proches et si ignorées...

Sur une aire de terre battue, à quelques mètres de là, les petites filles, en riant, se tenant par les mains, tournent très rapidement sur elles-mêmes, pieds joints près des cartons maintenant défoncés. Elles chantent :

"Casa aperta, spalancata ! Ci entre u sole à lume offertu ! E' ci piglia à mani sparte. Surisi è ciotta scaccani in i lavi di l'ochji crosci" (Ghjacumu Thiers)

La vivacité de leur rire fait se retourner les promeneurs dont l'attention est bientôt attirée par les enfants qui jouent à "U Tre". Ils s'approchent d'eux, qui, un instant distraits, se provoquent l'un l'autre quelques instants pour se donner contenance devant les visiteurs. Puis, Carlu, dépité de perdre devant une telle assistance, balaye tous les cailloux d'un revers de la main et s'enfuit en défiant son adversaire. Mais celui-ci, loin de se fâcher, s'en va de son côté près des petites filles et fait la roue sur les cartons pour les amuser, comme en une pirouette de salutation.

Voilà une scène qui convient à mon coeur (mais le vôtre est certainement fait différemment) : des personnages de Corses se revêtent eux-mêmes de l'apparence du Voyageur dont parle Vergé-Franceschi. La remarque ironique de la "femme", la réponse paradoxale de "Jérôme", la petite scène des enfants pour finir par les cailloux balayés d'un revers de main et cette "pirouette de salutation", je trouve que tout concourt à poser avec gravité les enjeux de l'imaginaire corse aujourd'hui tout en s'accordant la mise à distance du second degré, de la mise en fiction et des gestes simples et mystérieux de l'enfance. Cela me paraît une façon plus riche de poser la question de l'Oeil du Voyageur.

La question pourrait donc être la suivante : quel(s) regard(s) la Corse produit-elle sur elle-même et sur le monde ? et non plus seulement et toujours "quels regards Sénèque, Monseigneur Giustiniani, Mérimée et consorts ont porté sur la Corse ?" Les oeuvres qui répondent à la première question (ou la mettent en scène) devraient avoir au moins autant d'espace sur les tables des librairies de Corse ou de toute autre terre émergée sur notre planète que ceux qui s'attelent à la deuxième question, non ?

"2001 II" de Gérard Guerrieri
Dans "Repérages", il est question à un moment donné de la Libération de la Corse en octobre 1943 et de la participation des Goumiers marocains. Cela m'a aussitôt fait penser au court-métrage de Guerrieri qui met justement en scène l'oncle Augustin décidé à emporter chez lui la grande stèle du monuments aux morts au col de Teghime. Pourquoi ce désir ? Parce que cette stèle cache en fait le monolithe noir envoyé aux Grands Singes puis aux Hommes par les Extraterrestres afin de leur donner "la faculté d'évolution cognivite" (sic), comme il est montré dans "2001 l'Odyssée de l'espace" de Stanley "Cubique" (comme dit l'oncle : voyez le film ici).

Vous voyez le lien avec le travail de Michel Vergé-Franceschi et le scénario de Nadine Manzagol !

jeudi 11 juin 2009

Reçu, lu, aimé, cité

J'ai reçu aujourd'hui quelques ouvrages des éditions A Fior di Carta, que j'avais commandés.

J'ai lu, pour commencer un des ouvrages de Jean-Claude Loueilh : "X-Making". Pour deux raisons : il est très court, même s'il y a de quoi renouveler sa lecture, en tout cas en ce qui me concerne et aussi parce qu'il porte un regard sur le premier long-métrage de cinéma de Gérard Guerrieri, justement intitulé "X-Making", film qui m'a beaucoup fait rire et que j'aime.

J'ai aimé lire ce texte de Jean-Claude Loueilh, décrivant le film, proposant une analyse très fine, très sombre, tout en notant que c'est un film "qui va s'amuser et faire rire à gorge déployée, directement - incù amicizia diretta -."

Et je cite maintenant dans ce billet les passages qui désignent explicitement des scènes, des plans ; pour le fond de l'analyse, il faut aller voir le livre. Pourquoi faire ça ? Pour prolonger encore une trace du film (hors discours d'analyse et de commentaire), pour signifier encore une fois qu'il faut se replonger dans les oeuvres (comme Francis Ponge dans l'eau de la Loire). Rappelons que le film de Guerrieri raconte comment un producteur de film corse (Marco) cherche à tourner la premier film pornographique insulaire en langue corse grâce à la présence de son ancien ami d'enfance (Polo) devenu star du X aux "States" (sous le pseudo de Mister Mojo) et d'Apollonia, hardeuse professionnelle...

Voici donc quelques morceaux d'imaginaire corse contemporain... (Peut-être n'appréciez-vous ni le film ni le livre évoqués ici ? Parlons-en !)

Page 12 :

Marco et Polo déjeunent en conversant dans un restaurant ; plan moyen sur les deux convives à une table qui porte une bouteille d'huile d'olive au col sophistiqué. Que peut-il y avoir de culturel dans le cul ? Et de sentimental dans le sexe ? Le restaurant, dont la salle ne sera jamais montrée, semble chic. Au-delà de l'huile d'olive une baie panoramique. Il suffit que la caméra s'élève un peu pour découvrir, en légère plongée en deçà des compaings, de la bouteille prétentieuse et de la baie, la zone. La zone "industrielle" de bric et de broc d'abord ; avec ses hangars, remises et ateliers de carrosserie d'abord ; mais aussi la zone de campement gitan avec ses caravanes et son linge qui sèche ; entre les deux une route défoncée où passe une circulation chiche de banlieue pavillonnaire...

Page 15 :

Marco ira donc mendier mais "en ami" auprès d'un "entrepreneur" - qui s'entraîne au golf devant les immeubles de Paese Novu ! - en l'appâtant. Qu'il intervienne dans le bouclage financier du film et dans une scène il pourra substituer son organe à celui de Mojo, se payer Apollonia ! Scène sombrement drolatique du démarchage, sous le soleil des bâtiments, au-dessus d'un paillasson de plastique vert pour green, quand, club à la main, notre commerçant se fait tirer la manche, radine, excipe de son épouse, de sa famille, de la fidélité jurée, de ses 20 années de mariage - quand en voix off il salive et savoure à l'avance le bon coup à venir, car elle doit "être bonne", en escomptant comment s'en tirer à moindre coût -.

Page 16 :

Le producteur de Mojo à L.A. se trouve campé dans un décor d'acier - verre - cadillac, cigare à la Welles vissé aux lèvres quand il écoute avec commisération les plaintes de son étalon éperdu dans le désastre final. Mais se retrouve enfin réimplanté oncle de la diaspora retrouvant l'accent pour découvrir des "arrangements".

Page 17 :

Mr Mojo gesticule le kung-fu en kimono de soie. Marco, sous les strobos, d'abord retenu par des amis, repart comme pantin au baston dont il vient d'être soustrait. Anto, jaloux et ressentimental, poursuit Mojo sur les parkings herbeux et sableux de l'Arinella. Sur la plage, près de la Madrague, dialogue de sparadraps - sur la pommette, sur le nez - entre Marco et Mojo. Scène d'étreinte à improviser en décor squatté : paysage d'aïeule, d'emprunt et toute empreinte, avec les moyens du bord d'une bande son mirlitaire sur le Teppaz, sous le crucifix et auprès du portrait d'un défunt mari (scène, pour le cas, proprement sacrilège, obscène au-delà de tout X). Interrompue, avec le coït, par le retour impromptu de la propriétaire. Débandade des pieds nickelés, perchman en perdition...

mercredi 10 juin 2009

Toutes les réponses sont dans ce billet ! Profitez-en !

Grâces soient rendues à Olivier Jehasse et Jean-Marie Arrighi pour avoir pris la peine de répondre aux quelques interrogations présentées dans le billet du lundi 25 mai 2009, intitulé "Ou bien explose-t-il ? (Langston Hugues)".

Marcu Biancarelli et moi-même y formulions quelques questions sur l'"Histoire de la Corse et des Corses" de ces deux auteurs.

Les voici de nouveau, accompagnées de leurs réponses, écrites à quatre mains. N'hésitez pas à formuler de nouveaux commentaires et de nouvelles questions. Il est temps qu'un débat historiographique précise tout cela.


Questions de moi-même :

1. Y a-t-il en ce moment quelqu'un qui écrive une Histoire des livres intitulés "Histoire de la Corse" (ou "des Corses" ou "du peuple Corse" ou "de la Corse et des Corses" ou "de Corse" ; déjà, cette multiplicité de titre est à interroger...) ?
Ecrire l'histoire d'un peuple, d'une région, d'un ensemble de personnes... quelle ambition !
La réponse est non à ma connaissance, mais il faudrait chercher l’info. Faut-il rêver du LIVRE unique où tout le savoir historique serait concentré ? Nous avons déjà trop le rêve DU roman qui d’emblée hisserait la Corse au niveau de Kadaré ou Sciascia dans la littérature universelle DU dictionnaire où la langue corse serait totalement décrite. Accumulons les briques, chacun selon ses capacités et ses centres d’intérêt, en sachant que le mur ne sera jamais tout-à-fait fini.

2. Mais voici une formulation différente de ma première question : pourquoi n'y a-t-il pas de débats organisés entre les Historiens de la Corse qui, visiblement, usent de projets, de méthodes et d'écritures très différentes ? Quelle commune mesure (et quelles différences) entre les travaux d'un Robert Colonna d'Istria, d'un Antoine-Marie Graziani, d'un Jehasse/Arrighi, d'un Michel Vergé-Franceschi, d'un Ghjacumu Gregorj, d'un Andria Fazi, d'un Fernand Ettori, d'un Ange Rovere, d'un Francis Pomponi, d'un Pierre Antonetti, etc. ? Sans parler des écrits de Jureczek ou de Valli, et de bien d'autres, que je ne connais pas.
Pas de débats parce que souvent les débats sont rares comme les critiques littéraires d’ailleurs. La commune mesure entre tous c’est que l’histoire est d’abord une science en rapport étroit avec l’idéologie au sens marxiste du terme, à savoir un discours de représentation du monde inscrit au cœur d’une société à un moment précis d’élaboration et de fonctionnement d’un système de production. Cette idéologie fait de l’histoire une science humaine à part, car c’est une science dialectique :
- elle repose sur des critères stricts d’analyse et de reconnaissance des faits qui méritent d’être considérés comme des faits historiques, elle les organise suivant les règles d’un discours maîtrisé reposant sur la logique démonstrative proprement fille de Descartes.
-Mais elle est écriture et donc l’angle d’attaque, le lexique, le style, l’objet de l’histoire en deviennent différents suivant l’époque, l’expérience, l’habileté de l’auteur. C’est pourquoi Olivier Jehasse étudie l’histoire de Rome de façon polyglotte (chaque langue porte un regard spécifique sur le même évènement) et travaille beaucoup sur le lexique analytique des textes politiques, administratifs, religieux, mais aussi sur les œuvres littéraires et philosophiques car les mots sont vivants l’ont toujours été et dans notre espace linguistique d’aujourd’hui, ici et maintenant ils ont une longue histoire et une richesse de sens rare et belle.
Tous les auteurs cités sont de statuts différents qui sont tous légitimes pour écrire de l’histoire. En premier lieu l’angle de visée historique varie entre un journaliste essayiste, des universitaires, des militants culturels. Ensuite il y a le temps où l’histoire est produite et les générations d’historiens ont une certaine importance. Dans la liste il y a au moins deux groupes, ceux des années 70, ceux des années 2000, et il faut savoir que Graziani, Vergé, et nous-mêmes sommes de cette deuxième génération, et clairement opposés à la génération Pomponi, Rovere, pour des raisons politiques et proches pour des raisons extrêmement nombreuses des regards d’Antonetti mais surtout d’Ettori. Ce qui n’a pas empêché à l’époque quelques débats et rencontres riches entre ces deux groupes (je pense aux Universités d’Eté de Corti et aux discussions informelles qui se sont déroulées tout au long de ces années). Il faut ajouter que pour les années 1970, les débats entre Pomponi, Ettori, Antonetti étaient liés à leur position chronologique et idéologique devant leur objet. Les autres sont beaucoup inscrits dans le même espace, quel que soit ou fut leur degré d’implication dans l’histoire régionaliste, autonomiste, nationaliste. Ce qui montre qu’il y a les clivages proprement politiques entre les individus et leurs engagements respectifs à partir des années 1970. Cela explique déjà beaucoup les différences d’approche sur le sujet historique dénommé Corse.
Le travail par exemple de Rovere et Casanova sur la période de la révolution corse repose clairement sur une affirmation de départ : le peuple corse a adhéré à la nation française en 1789, et dès lors il ne pouvait pas, même avant, exister de nation corse. Dès lors les contradictions internes de la révolution corse sont, non pas inventées, mais montées en épingle et la moindre hésitation d’un notable est érigée en preuve. Quels que soient nos propres points de vue, nous partons du travail historique pour tirer des conclusions, et non l’inverse.
Pour qu’il y ait débat intéressant il faudrait de toute façon des thèmes précis de débats (et non « l’histoire de la Corse » en général), sur les sujets qui « fâchent » : XVIIIe ou époque contemporaine.

3. A quand cette "oeuvre colossale" d'histoire sociale et populaire de la Corse à la manière d'Howard Zinn, réclamé par Marcu Biancarelli ?
Première réponse : quand un travail de définition d’une histoire sociale sera refait en fonction des données de notre présent. Quant à l’histoire populaire je crois que nous avons tenté d’y apporter une attention forte. Pour les temps médiévaux, modernes et contemporains l’affaire nécessite l’apparition d’une méthode totalement nouvelle dépassant les cadres établis de ce que les communistes du XXe siècle (nous pensons à Soboul et Lefebvre ou encore à l’Ecole de la Revue Annales Economie Sociétés Cultures) définissaient comme telle.

4. A quand une thèse sur l'évolution de l'historiographie corse contemporaine ? (Il me semble qu'Eugène Gherardi a travaillé sur celle du XIXème siècle). Y a-t-il un doctorant dans l'avion ?
Pour Eugène Gherardi je confirme et il y a déjà des livres disponibles. Pour le reste nous ne sommes pas sûrs que l’avion soit construit… et prêt à décoller !!

5. Car l'on sent bien (mais vous n'êtes peut-être pas d'accord) que l'Histoire corse de Jehasse/Arrighi se rapproche d'une visée "nationale" et "populaire" (je ne dis pas "nationaliste", ni "populiste"). Est-ce un signe des temps ?
Cela ne mérite-t-il pas des études, des débats ?
Visée nationale oui au sens latin du mot, mais il va falloir développer cette réponse. Visée nationaliste pourquoi pas, cela ne gêne aucun des deux auteurs, même si il y a un refus de toute transgression des règles de la méthode. En fait nous pourrions plutôt définir notre enracinement comme étant celui de deux « naziunali », au sens de Pasquale Paoli, car profondément nous sommes tous les deux des paolistes. D’un autre côté notre livre voulait s’appeler Nouvelle histoire des Corses, car il paraissait essentiel de sortir de l’histoire d’un territoire et entamer une nouvelle approche du point de vue des acteurs qui ont choisi (il y a fort longtemps) de s’appeler ainsi et d’être reconnus comme tels par tous les autres acteurs historiques les environnant, de manière proche ou lointaine d’ailleurs, ce qui est et reste une grande originalité dans l’histoire des peuples.
Visée populaire, essentiellement oui, car aucun évènement ne laisse les peuples en dehors du chemin, et souvent pour ne pas dire toujours ce sont eux qui sont créateurs d’histoire et bien évidemment pas uniquement en Corse. Avec en plus un enracinement dans le passé qu’il convenait de valoriser : le mot peuple est ancien, il a 3000 ans, il a une origine étrusque certaine, il a un sens précis d’homme en action par le travail et le combat et ce avant Rome qui va lui donner un statut politique pour la première fois de l’histoire des sociétés. C’est un mot central dans notre appréhension du monde, et nous assumons d’être reconnus comme des « Popolari corsi ».

Questions de Marcu Biancarelli :

1. Pour ce qui est du livre de Jehasse et Arrighi, je l'ai trouvé très bon, même si à mon sens il n'atteint pas ce livre qui n'existe pas encore et qui serait la grande histoire sociale dont nous parlons.
C’est exact, mais ce n’était pas son but.

2. Comme j'ai bien plus de qualités que de reproches à mettre en exergue concernant cette publication, je me permettrai donc les deux critiques suivantes :
- il m'a semblé que l'Italie était vue (encore et toujours) comme une entité trop souvent étrangère à l'île. Sans doute y aurait-il aujourd'hui moyen, en tout cas avant 1850, de parler sereinement aujourd'hui de l'Italianité de l'île sans prendre les mille détours stylistiques d'usage que la peur d'être taxés d'irrédentistes nous impose.
Il me semble que nous disons clairement — peut-être faut-il le dire encore plus nettement —que les Corses se sont toujours considérés comme italiens tant que l’Italie a été une notion géographique, linguistique et culturelle. Ils n’ont pas majoritairement voulu entrer dans l’Italie politique quand elle a existé ni au XIXe siècle (voir le chapitre sur le Second Empire) ni en 1940 où l’Italie c’est aussi le fascisme. Nous sommes les premiers à dire nettement que le 30 novembre 1789 n’a aucune importance que symbolique dans le rattachement à la France, que l’on ne peut dater réellement que du Second Empire. Les aspects linguistiques sont aussi soulignés : détachement progressif de l’italien induit au départ par le succès de la politique française.

3. - L'autre critique (mais je la veux bien sûr constructive) est que les fluxs migratoires restent abordés de façon marginale, et que la part n'est pas encore faite des apports des différentes émigrations tant en matière culturelle que sociologique.
C’est vrai mais c’est rude à développer, on manque de travaux et surtout d’informations dépassant soit les livres de souvenirs, soit les articles vraiment solides tout au long des siècles. On la piste tout le temps au moins depuis la Préhistoire mais la mettre en évidence demande un travail d’exploration que les limites de rédaction du livre n’ont pas permis de faire. Nous savons qu’un travail a été initié par Didier Rey et Philippe Pesteil, mais il semble que c’est sur l’immigration en Corse ici et maintenant. A voir. Mais nous ajouterons que pour bien saisir l’histoire sociale il convient de lire les écrivains, ce que l’on appelle les littérateurs, les créateurs. Il est certain que ce sont les œuvres littéraires qui montrent quelquefois, quand elles sont bonnes, cette réalité beaucoup mieux que les historiens ne peuvent le faire. A cet égard les œuvres des écrivains contemporains de Corse, ceux cités par MB, mais aussi les siennes et celles de Jérôme Ferrari sont plus expressives et significatives que ne le seront jamais les œuvres des historiens. Souvent la vérité d’une société se découvre mieux dans une fiction que dans une analyse objective de données qui oublient toujours la dimension culturelle, spirituelle, psychologique et mentale des acteurs du monde social.
Rajoutons qu’il faut distinguer évidemment les émigrations corses et les immigrations en Corse, avec leur poids spécifique. Le nom même d’Histoire des Corses correspond à la volonté d’intégrer ces mouvements de recherche d’argent ou de pouvoir, ou simplement d’une vie moins dure, mais où la Corse reste toujours un centre symbolique.

4. Pour le reste, je ne suis pas historien moi-même et je reste humble face à ce travail. Je le répète c'est une des Histoires de l'île que j'ai lu avec le plus de plaisir et en partageant en général les analyses des auteurs.
Merci MB a sapiami…

mardi 9 juin 2009

Faut-il parler de Mérimée ?

Oui bien sûr, mais en le mettant en lien avec d'autres textes, en le replaçant dans une histoire.

Que faire avec une nouvelle comme "Mateo Falcone" ? Par exemple, ce que font les éditions Acquansù. Jean-Dominique Pomella fournit 9 versions de l'histoire (écrites dans 4 langues différentes) et des "points de repères" qui permettent de se rendre compte combien Prosper Mérimée a réutilisé et modifié une histoire connue de longue date.
Voici la liste de ces versions (il me semble que rendre ainsi son épaisseur historique à une "fable" comme celle de cet infanticide, "fable" si problématique pour l'imaginaire corse, est une nécessité) :
- 1771, Abbé de Germanes (en français)
- 1787, Abbé Gaudin (en français)
- 1825, Robert Benson (en anglais)
- 1827, Francesco Ottaviano Renucci (en italien)
- 1828-1850, les versions successives de Prosper Mérimée (en français)
- 1834-1835, Gustave Flaubert (en français)
- 1837, Antoine Claude Pasquin, dit Valéry (en français)
- 1844, Abbé de Lemps (en français)
- 1854, Ferdinand Gregorovius (en allemand)

Voici ce qu'écrit Jean-Dominique Pomella : "Le thème de Mateo Falcone est bien celui d'une histoire populaire, sans doute inspirée d'un fait réel, qui circula en Corse à la fin du XVIIIème siècle. Elle fut rapportée par au moins deux auteurs de ce siècle : l'Abbé de Germanes, en 1771, et l'Abbé Gaudin, en 1787."
Ce fait réel s'est sans doute déroulé entre 1752 et 1754 et met "en scène des militaires en fuite." Et là intervient le point qui arrête mon attention : "D'où que provienne son inspiration de départ, il faut d'emblée concéder que c'est bien Mérimée qui, le premier, introduit le personnage du bandit en lieu et place des déserteurs".

Et cela change tout : "Le meurtre du fils apparaît comme un acte d'autant plus innommable que tout contexte politique a disparu de la version proposée par Mérimée."

Car entre 1752 et 1754, nous sommes au coeur de la "Révolution corse" (pour reprendre l'expression de Jean-Marie Arrighi, dans la dernière histoire de Corse en date), dans un pays en guerre où les armées (françaises en l'occurrence avec le Comte de Nozières, Colonel du régiment de Flandres) sont venues aider Gênes à rétablir l'ordre et enrôlent de force des Corses. Dans ce contexte, la "fable" nous raconte que l'un deux déserte, est dénoncé par un berger (dont personne ne dit qu'il ait été un jeune enfant) et exécuté par l'armée tandis que la famille du berger exécute celui-ci pour punir la délation dont il s'est rendu coupable....

C'est pourquoi je pense que le petit ouvrage publié par les éditions Acquansù est vraiment précieux. Au même titre que les travaux d'un Eugène Gherardi (voir ce billet).
(D'ailleurs Robert Colonna d'Istria en avait fait une brève présentation dans un numéro de "Corsica", je ne me rappelle plus lequel d'ailleurs, qui m'avait paru manquer l'intérêt singulier de l'ouvrage).

Voici la version de Robert Benson, certainement aussi imaginaire que les autres (extraite de Sketches of Corsica or a Journal written during a visit to that island in 1823, London, 1825), pour le plaisir de voir la chose habillée de mots anglais :

I now present the reader with an example of the terrific effects induced by a neglect of it (la vertu d'hospitalité) ; an example indeed, which the island witnessed only a short time before my arrival.
The laws relating to the conscription, are very unpopular in Corsica, and the young conscripts frequently fly to the mountains, to escape from service in the French army. The gendarmerie are employed in the arduous and dangerous service of pursuing the refugees. On one of these occasions, a conscript presented himself to a sheperd of the interior, begging for concealment. The sheperd said, "My house is at your service, but I think that of my son better adapted for your security ; go to him, tell him I send you for protection". The conscript departed and was received by the sheperd's son. There the gens d'armes soon discovered him ; and the old sheperd learning that his son had been treacherous to the conscript, and that he had yielded to the temptation of a bribe, went to his son's house ; and his suspicions being confirmed by actual confession, he destroyed his child on the spot.
I have not the least doubt of the truth of the above anecdote. It was related to me by a French gentleman, one of the chief functionaries in the island.

Et la traduction française maitenant :

Je vais maintenant présenter au lecteur un exemple des effets terribles produits par la négligence de cette vertu (l'hospitalité) ; un exemple qui a tenu l'île en émoi peu de temps avant mon arrivée.
Les lois relatives à la conscription sont très impopulaires en Corse et les jeunes conscrits s'enfuient souvent dans la montagne pour échapper aux service dans l'armée française. C'est à la gendarmerie qu'incombe la tâche dangereuse et ardue de poursuivre les fugitifs. Lors d'une de ces occasions, un conscrit se présenta chez un berger de l'intérieur, en demandant une cachette. Le berger lui dit : "Ma maison est à votre service, mais je crois que dans celle de mon fils vous serez plus en sécurité ; allez lui dire que je vous envoie pour qu'il vous protège." Le conscrit partit et fut reçu par le fils du berger. Les gendarmes l'y découvrirent bientôt. En apprenant que son fils avait trahi le conscrit, et que, cédant à la tentation, il s'était laissé corrompre, le bieux berger se rendit chez son fils ; et ses soupçons confirmés par la confession (du crime), il tua sur place son enfant.
Je n'ai pas le moindre doute quant à la vérité de cette anecdote. Elle m'a été racontée par un gentleman français, un des plus hauts fonctionnaires de l'île.

Que faire de cette "fable" ? (Sachant que les auteurs corses - Ghjacumu Thiers, Jérôme Ferrari, Francis Aïqui - ont déjà réutilisé "Colomba" ou "Les frères corses" de Dumas).

samedi 6 juin 2009

Intornu à l'essezza

Eccu un testu - un assaghju (culturale ? filosoficu ?) - scrittu da Rinatu Coti, in lingua corsa. Ùn sò più quandu l'aghju cumpratu (parlu di l'edizione di 1978 : "Paroli sciolti n°1"). L'aghju lettu (ùn era micca facciule di capisce lu) è po solu gallighjava in a mo mente issa figura di u "pueta mazzeri". Quellu chì "varda" u "locu di u populu" (parolle fundamentale ind'è u pinsamentu di Coti : per e spiegazione, videte quì).

E po, issu testu strasurdinariu (è discutevule : ùn pensu più, avà, chì un populu abbia bisognu d'un "pueta mazzeri", o piuttostu mi pare ch'avemu bisognu di "opere mazzere", s'ella hà un sensu issa spressione...) hè statu publicatu un antra volta da l'edizione Eolienne è Casa di u Populu corsu (in 2004). Issa siconda edizione ci offre una traduzione in francese scritta da Paulu Dalmas-Alfonsi.

Oghje mi piacenu assai i primi paragrafi : insistenu nant'à a necessità di a nuvità. L'avete lettu issu testu ? Chì ne pinsate ? :

1 - Si tratta di pruvà à dì, ciò ch'eddu hè, à u veru fondu, u populu corsu, par prugedì una stampa annantu à a strada sversa assai di u nostru cunnuscimentu, fendu riflessu è abbadendu chì i fatti successi in u passatu chì ferma tessu à l'istrintu in a mimoria cumuna, propia sustanza di a cultura corsa, sò i radichi di u nostru pinsamentu vulintarosu d'essa à u vinenti, ma d'essa libaru. L'omu corsu stà fidu à a tradizioni di u so loca, sendu à modu soiu in tempu d'oghji. Stà persuasu chì u salvamentu veni da a firmezza di l'omu arradicatu in u so locu è in u so sintimu.

1 - Afin de progresser un peu sur la route très malaisée de notre connaissance, il s'agit de tenter de dire - aujourd'hui - ce qu'est au plus profond le peuple corse : en réfléchissant, avec attention, à ce que les faits survenus dans le passé (il reste intimement tissé dans la mémoire commune, propre substance de la culture corse) sont les racines de notre pensée, volontaire d'être en devenir mais libre. Vivant à sa façon dans les temps actuels, l'homme corse reste fidèle à la tradition de son lieu. Il est persuadé que la sauvegarde trouve son origine dans la fermeté de l'homme enraciné en son lieu et en son sentiment.

2 - Riceva è perpetuà solu una lascita, quidda di i nostri maiò, puru è massimu mantinendu a tradizioni sputica tali à quali edda ci veni, senza mancu mutà u minimu fiatu, quant'è ch'edda fussi eterna è intucchevuli in u so essaru di prima, ùn hè mancu appena piglià cuscenza.

2 - Recevoir et perpétuer un héritage, celui de nos aînés, sans faire davantage que maintenir la tradition typique telle qu'elle nous parvient, sans en changer le moindre souffle, comme si elle était éternelle en son être des origines, ce n'est en rien prendre conscience.

3 - Saria nanzi andà una strada fatta, ma à l'aritrosa. L'anderi in daretu arrecani cun eddi un solu affari : a morti, vultendu spaddi à a storia. Mantena solu a roba andata, par falla puri incù u più amori dolci è fidu, ùn hè altru cà firmà intravatu è impastughjatu. Hè da veru mettasi vivu vivu fora da a storia.

3 - Ce serait plutôt avancer sur une route faite, mais à l'envers. Les avancées à reculons n'amènent qu'une chose : la mort, en tournant le dos à l'histoire. Ne faire que maintenir ce qui relève du passé, même avec l'amour le plus tendre et le plus fidèle, n'est rien d'autre que se maintenir entravé et empêché. Et vraiment se placer tout vif en dehors de l'histoire.

4 - Quandu a cuscenza veni assai più viva è esigenti, surghjendu di piccia cù u sintimu, è viaghjendu di purtenti cù a vulintà dicisa è insottumittevuli di libarassi, tandu s'inghjenna a storia, par via chì l'omu laca d'aspittà, metti di motu soiu à custruì l'esistenza, cù a ghjenti di u so locu è à tempu ad edda.

4 - Lorsque la conscience devient beaucoup plus aiguë et bien plus exigeante, surgissant appariée avec le sentiment, et voyageant miraculeusement avec la volonté décidée et impossible à soumettre de se libérer, alors s'engendre l'histoire par le fait que l'homme cesse d'attendre et s'engage de son propre mouvement à construire son existence, avec ceux de son lieu et en même temps qu'eux.

5 - È l'opari vani figliendu l'opari, l'omu ingustendusi in eddi, nati ch'eddi sò da u pinsamentu è da i so mani stessi. I porti di l'avvena ùn s'aprini micca da par eddi, veni da l'omu à sottumettali è à riiralli, in a ribradutezza impressa in u lignamu di u so essa, è in u travagliu impresu par cuscentizà a so parsona tutta quanta è a so menti di parti in parti.

5 - Et l'ouvrage enfante l'ouvrage, l'homme prenant goût à lui, dans la mesure où il est né de sa propre pensée et de ses propres mains. Les portes de l'avenir ne s'ouvrent pas d'elles-mêmes, il revient à l'homme de les soumettre et de les rénover, dans l'audace imprimée dans la matière de son être et dans le travail entrepris pour rendre conscients sa personne tout entière et son esprit de part en part.

6 - Qualunqua presa di cuscenza supponi, cù dubitu alcunu, un'uparazioni sana, una presa in caricu, mittendusi à qualvoglia fussini i risichi, un'azzioni fonda è suvitata à dura pena annatu à sè, à pettu à d'altri cuscenzi, è cun eddi, di cunfrontu. A libartà ùn hè micca un valori tricaticciu chì s'affetta : hè l'opara intreva d'ogni ghjornu chì l'omu devi stantà. Ùn veni micca faciuli quissa l'opara, nanzi sversa assai, ma ùn pò riundà cà cù unu sforzu sempri in pedi, è sempri mai ancu ad attivì.

6 - Toute prise de conscience suppose sans aucun doute une opération totale, une prise en charge - en s'engageant quels qu'en soient les risques -, une action profonde et suivie à grande peine sur soi-même, face à d'autres consciences et en se confrontant à elles. La liberté n'est pas une valeur dépassée qui se divise en tranches : elle est tout entière l'oeuvre de chaque jour que l'homme doit gagner. Cette oeuvre-là n'est pas facile, elle est même très malaisée ; elle ne peut fluer à nouveau qu'avec un effort diligent et constamment à activer.

Francesco Ottaviano Renucci... en français

Francesco Ottaviano Renucci (1767-1842) parlava e scriveva italiano. Le sue "Memorie" sono scritte in italiano.

Ghjacumu Thiers (1945-...) parla è scrive in corsu. Hà traduttu e "Memorie" di Francesco Ottaviano Renucci è n'hà fattu una publicazione critica (ind'è l'edizione Alain Piazzola).

Cette traduction est en français (et je n'ai pas accès, pour l'instant, au texte original) : c'est donc en français que je lis ces "Memorie".

Le chapitre VI m'a tapé dans l'oeil, pour une phrase, et comment elle est enchâssée dans le deuxième des cinq paragraphes ; comment cette phrase, pour moi, sort de la rhétorique utilisée par ce lettré et "donne à voir" un sentiment et une expérience que nous connaissons presque tous, surtout en Corse. Cette phrase - entourée du récit politique, de la citation latine d'Horace, des scènes d'accueil chez les Corses du "Continent" d'alors, c'est-à-dire l'Italie, et de nombre de lieux communs - cette phrase est pour moi un de ces passages secrets (qui fonctionne dans les deux sens) entre le passé et le présent : elle ouvre cet entre-deux éternellement imaginaire, où l'on respire. (Ce sera pour vous peut-être une autre phrase, ou bien autre chose, ou bien rien du tout ? Une telle oeuvre vous parle-t-elle ?)

Eccu :

CHAPITRE VI

DEPART DE CORSE. GÊNES

Depuis le mois de septembre 1790 se trouvaient réunis au couvent d'Orezza les électeurs de toutes les pieve de l'île, sous la présidence du général Paoli. Il s'agissait d'organiser le nouveau gouvernement et de mettre en place les affaires du Département selon la nouvelle constitution. Barthélémy Arena, Charles-André Pozzo di Borgo, Giuseppe Maria Pietri de Sartè, Pietri de Fuzzà, qui avait été professeur de physique à l'Université de Pise, Paolo Pompei, Joseph Bonaparte et quelques autres faisaient entendre à la tribune un patriotisme plein de fermeté. Mon frère avait apporté son suffrage aux électeurs amis de la Révolution. Moi, je n'avais pas l'âge de voter : en bon Corse, je suivais le même parti que lui, mais je ne pouvais approuver ce qui se faisait contre la religion. Il me semblait qu'il y avait en moi deux personnes qui s'affrontaient : la sainteté et l'intégrité de la foi de nos pères s'opposaient à l'amour de la liberté et à l'utilité des réformes. Les idées religieuses finirent par l'emporter.

Je décidai donc de quitter la Corse. Je m'entendis avec le patron d'un bateau génois qui se trouvait à San Pellegrinu et je partis en compagnie d'Angelo Domenico Venturini avant la fin du mois de septembre. Le premier jour je souffris beaucoup car je n'avais jamais pris le bateau, même pour une promenade, mais le lendemain je m'habituai à la mer et j'y pris plaisir. La mer était presque calme, le ciel serein et la saison pleine de douceur. Au milieu du voyage je découvris un spectacle sublime et en même temps inquiétant : j'étais débout sur le pont et j'avais beau tourner mes regards dans des directions différentes, je ne voyais qu'une immense étendue liquide et les eaux bouillonnantes qui tantôt s'élevaient et tantôt se creusaient ou devenaient étales. Quand je levais les yeux, je découvrais l'immensité infinie de la voûte céleste et quand je regardais vers le bas, Dieu ! je voyais s'ouvrir sous mes pieds un gouffre profond et menaçant ! Je méditai longuement sur l'insatiable avidité des hommes et sur leur indomptable audace et à mon esprit se présentèrent les fameux vers d'Horace :
Audax omnia perpeti gens humana...
Illi robur et aes triplex circa pectus erat...

Nous arrivâmes enfin en vue de Gênes au bout de deux jours de navigation. Saisi d'admiration en découvrant la situation de cette pittoresque et orgueilleuse cité, je ne pouvais me rassasier de sa vue. C'est donc là Gênes, me disais-je en moi-même, la puissance qui pendant des siècles a dominé cruellement mon infortunée patrie ! Comment les occupants de ces hauts palais de marbre où régnaient la mollesse, le luxe et l'amour immodéré de la vie ont-ils pu réussir à mettre sous le joug les pauvres, les fiers, les intrépides Corses ? Pourquoi n'était-ce pas le contraire ? Pendant que je méditais ainsi, nous entrâmes dans le vaste port de Gênes : on voyait tant de mâts qu'on aurait cru une forêt très dense.

Nous avons débarqué sans difficulté et quand on a vu mon col romain, je n'ai pas eu besoin de présenter mon passeport. Monsieur Venturini connaissait Gênes où il avait déjà fait un séjour de quelques années. Il avait un oncle et un beau-frère prêtres dans cette ville et nous sommes allés chez eux. Quand ses parents m'ont vu, ils m'ont reçu avec gentillesse et amitié parce que nous étions de la même commune et même petits parents. Le vieux Don Domenico Venturini, l'oncle de mon ami, était un homme de manières simples et agréables. Il avait l'amitié de plusieurs personnes bien nées et cultivées qui le recevaient chez elles. Son neveu, le jeune Don Angelo Vincenti, ne fréquentait guère la bonne société car il préférait se consacrer entièrement aux exercices de piété et aux études théologiques dans lesquelles il était très versé. Ils se donnèrent tous deux beaucoup de mal pour me faciliter l'accès au sacerdoce. Je n'avais pas tout à fait l'âge requis pour être prêtre, mais en quelques jours ils obtinrent de Rome la dispense pour les quelques mois qui me manquaient.

Ils me présentèrent également au vicaire général de l'archevêché qui me fit immédiatement admettre à la maison missionnaire de Gênes pour huit jours d'exercices spirituels. C'est là que j'ai connu un homme plein de savoir, de piété et de pureté, Pietri de Pedicroce d'Orezza. Il m'a appris que nous étions parents et nous nous sommes liés d'amitié. Il n'a cessé de m'aimer comme un père sa vie durant. Peut-être aurai-je l'occasion de reparler de lui dans ces mémoires. C'est lui qui dirigeait les exercices et proposait aux nombreux ordinands d'excellentes méditations sur la religion. Sa parole était apostolique et douce comme le miel, pleine d'éloquence et d'érudition : elle s'ouvrait le chemin des coeurs qu'elle rendait toujours meilleurs. Je fus enfin ordonné prêtre et pus me préparer à partir pour Milan.

Ecrivant tout cela, je me dis maintenant qu'il pourrait être passionnant de lire un roman qui narre ces "huit jours d'exercices spirituels" de F.O.Renucci, en septembre 1790, un roman qui agencerait dans cette durée limitée (une sorte de genèse - de récit hexaméral comme on dit) des événements historiques très troubles et une Histoire plus longue, une trajectoire individuelle exceptionnelle et des comportements tout à fait conformes aux habitudes, des méditations religieuses éternelles et une réflexion historique marquée par l'urgence, une culture humaniste, très latine et une tentative d'écriture personnelle, intime : une sorte de "tempête sous un crâne"...

Voyez-vous d'autres moments historiques que la littérature corse se devrait selon vous de travailler ?

vendredi 5 juin 2009

Amateurs !

Demain, viendra une page de Francesco Ottaviano Renucci (nous ne sommes pas parents, je ne sais pas d'ailleurs, mais qu'importe, sa figure m'importe beaucoup de toute façon) : le chapitre 6 de ses "Memorie".

Ce soir, j'ai lu ceci (Télérama 3099 du 3 juin 2009) :

Comment, dans le domaine culturel, un système contributif peut-il fonctionner ?

Les industries culturelles ont fabriqué un consumérisme culturel qui est incompatible avec une véritable expérience artistique et intellectuelle. Nous voyons donc apparaître là aussi, avec les nouvelles technologies culturelles, d'autres comportements face aux oeuvres, aux arts et aux savoirs sous toutes leurs formes. Des communautés de passionnés se forment, échangent des savoirs et reconstituent une faculté de juger. Le public est la nouvelle avant-garde : c'est lui qui inventera les institutions culturelles de demain. Dans cet esprit nous avons développé à l'Institut de recherche et d'innovation le logiciel Lignes de temps, qui est désormais en usage dans des universités et des écoles d'art du monde entier. Ce logiciel permet d'analyser des films (ou d'autres oeuvres, spectacles, colloques...) et de constituer un appareil critique autour duquel se forme un réseau de cinéphiles. Il y a cinquante ans, la politique culturelle de Malraux était destinée à former des amateurs d'art, et non des consommateurs de culture. Les technologies culturelles et l'économie de la contribution revalorisent cette figure de l'amateur - c'est-à-dire du public capable de discerner et d'apprécier.

C'est Bernard Stiegler, philosophe, qui répond à la question. (C'est moi qui souligne avec du rouge).
Deux sites développent cette pensée :
Ars industrialis
Institut de recherche et d'innovation

Elle a tout à voir avec ce blog de lecteurs (et bien d'autres sites et blogs) ! Non ?


mercredi 3 juin 2009

Imaginaires, Images : un bateau

Presque rien ce soir.

(Il y a pourtant beaucoup à faire :
- quelque chose autour de la traduction, de F.M. Durazzo, sur proposition d'Angèle Paoli
- quelque chose autour du roman de Kiken Berberian, "Das Kapital", sur proposition de Vanina Bernard-Leoni
- quelque chose autour du recueil de poèmes "Rives en chamade" de Danièle Maoudj, sur proposition de Nurbertu Paganelli
- quelque chose autour de la nouvelle "Fifina porta u capellu" de Dumenicu Carlotti, sur proposition de Marie Sabine Mattei
- quelque chose autour des commentaires abondants et plus que passionnés que l'on trouve sur le site officiel du Sporting Club de Bastia, sur proposition d'André Mariaggi
- et bien d'autres ; je me rappelle avoir promis, il y a longtemps, le récit de la fabuleuse aventure de la traduction des vers 8 et 9 du "Vir Nemoris", car vous ne la trouverez pas dans l'édition actuelle... ; etc. etc.)

Ce soir (comment suis-je arrivé là, je ne le sais plus), je m'en remets aux images d'un collectif de photographes insulaires, le collectif K.

De clic en clic - petit déplacement finalement assez bruyant - elles défilent, se succèdent.

Je n'ai pas tout vu, je n'ai pas encore vraiment regardé, j'y reviens. Maintenant que j'écris, je me "souviens" de la série sur les photos faites à 130 kilomètres heures. Mais il faut tout regarder.

C'est une photo concernant "Bastia sud" que je vois surtout : la photo d'un bateau amarré au large de la côte ; il me fait immanquablement penser à ce bateau, resté si longtemps, au fond du golfe d'Ajaccio (je sais, ce n'est pas Bastia ; justement...).

Ce bateau s'appelait (c'était dans les années 80) : "Le passiflore". (Est-ce que quelqu'un d'autre s'en souvient ?)

Bien sûr, je regarde aussi avec attention le sable comme cloqué en bas de la photo et le ciel bleu qui n'est que dans l'eau du sable...

C'est une photo de Jean-André Bertozzi.

(J'aimerais trouver les sites internet consacrés aux autres arts corses : peinture, sculpture, art numérique, etc. : des idées ? Car c'est comme pour les livres : les oeuvres corses sont très vite invisibles !)

mardi 2 juin 2009

– U U | – U U | – U U | – U U | – U U | – U

Dans le billet du 22 mars 2009 rendant compte du café littéraire du 30 janvier 2009 consacré au "Vir Nemoris" de Giuseppe Ottaviano Nobili-Savelli en présence de François-Michel Durazzo et Jean-Louis Charlet,

je signalais ceci :

Jean-Louis Charlet évoque les trois raisons qui l’ont fait s’intéresser à ce texte :
1. C’est une épopée politique dans laquelle l’auteur est personnellement engagé. Il choisit le latin parce qu’il veut toucher tout le monde, toute l’intelligentsia européenne et pas seulement l’Italie.
2. D’un point de vue technique d’écriture, une de ses étudiantes, Mademoiselle Gareddu-Delfini, travaillera sur les influences (Ovide, Virgile ?) dans l’écriture latine de Nobili-Savelli : le texte contient de beaux vers, l’auteur a le sens du vers latin. Il s’agira de placer l’auteur dans la tradition et l’histoire de l’hexamètre.
3. Certaines descriptions de paysage sont stupéfiantes. L’auteur a le sens de la nature (qui n’est pas un simple décor symbolique) : montagne, forêt, cascades, grottes. Un peu à la manière d’un auteur contemporain, Bernardin de Saint-Pierre décrivant les paysages exotiques de l’île de France (future île Maurice) en 1787.

Alors, ce soir, je meublerai ce blog avec une nouvelle citation (illustrant le point 3) de cet incroyable poème épique corse en latin inachevé de 1770-1771. Jean-Louis Charlet avait scandé ces vers devant l'assistance ravie : nous entendions la voix d'un Paoliste qui avait combattu à Ponte Novu... (je suis désolé - rapport au premier commentaire du billet précédent - il s'agit d'une lamentation ! mais je suis obligé de retenir ce passage, pour sa beauté - que je n'avais pas "remarquée" à la première lecture -, et du fait de son élection par un lecteur : ce qui est l'objet propre de ce blog, souvenez-vous en chers lecteurs !)

Version française (puis texte latin, vers 42 à 54 : écoutez le travail du poète dans les vers 48 à 50 dont les sonorités cherchent à faire entendre le bruit de l'eau - J.-L. Charlet insista sur ces sonorités) :

Ici, tout excite ma complainte et mes cris lamentables, tout porte au deuil. Ici, l'immense et sombre bois sacré aux vieux troncs, au bruit terrible et plein d'effroi, le silence nocturne et l'horreur de l'ombre, qui recouvre et enveloppe tout, célèbrent les âmes de nos morts qui hantent la nuit, selon un rite funèbre. Ici, l'eau précipitée du haut des rochers s'écoule en retentissant, car elle se brise dans un violent fracas, et elle jaillit haut, tout écumante, crépitant aux oreilles et gorgeant la terre d'humidité. Un vent glacial, calme et frémissant, annonce une inquiétante journée du haut de la montagne, l'humide Aurore dépose des gouttelettes de rosée, le rossignol pleure, l'herbe des cimes bruit, le funèbre hibou rappelle de tristes événements.

Hic querulas uoces et lamentabile carmen
cuncta cient tristemque inducunt omnia luctum.
Hic nemus umbriferum truncis immane uetustis,
horrisonumque fremens noctisque silentia et horror
umbrae claudentis circum lateque cubantis
funereo celebrant nocturna Lemuria ritu.
Rupibus hic acqua praecipitans delabitur, acri
fracta fragore strepens et spumans emicat alte,
auribus increpitans terramque uligine complens.
Frigidulum celso cliui de culmine flamen
lene fremens lucem infestam monet, humida rorat
lacrimulis Aurora comas, luscinia plorat,
mussitat herba iugi, Stygius fert tristia bubo.

lundi 1 juin 2009

Ci vole à dì that the things changent à une vitesse incroyable...

Dans ma mémoire, cette comédie de Ghjacumu Thiers, qui traite avec légèreté un sujet historique majeur (la bataille de Ponte Novu, devenue symbole de la fin du régime de Pascal Paoli - en 1769, défait par les troupes du roi, Louis XV, de France).

Un mince volume de 57 pages, en langue corse, et accueillant toutes les autres langues de notre imaginaire (italien, français, anglais...). Une galerie de personnages connus (Rousseau, Boswell, Grossu Minutu, Faustina Gaffori) ou inconnus (Mammaleccu, messager du sultan de Tunis, des paysans corses, une touriste anglaise, deux soldats français). Et aucun ne parviendra à se rendre sur les lieux de la bataille ; tous tournent autour, se croisant par hasard, échangeant des dialogues mêlant le comique farcesque et une satire de la Corse d'aujourd'hui.

Edité par la Stamperia Sammarcelli, en 2000 (mais joué par U Teatrinu en 1999 : voir leur site).

Et encore dans ma mémoire, donc, pour plusieurs raisons :
- un usage réjouissant de l'anachronisme et des rencontres farfelues : tout cela nous porte à regarder différemment le passé de la Corse (à rebrousse-poil) et donc son avenir (de façon plus large)
- le jeu avec les langues, entre elles, entre leurs différents états : je trouve qu'ainsi une oeuvre artistique est à la fois très fidèle à la réalité (qui est un ensemble toujours mouvant et complexe d'éléments dépareillés) et très proche d'une utopie (qui est une proposition impossible, un horizon inatteignable mais qui dessine un espace où jouer)

La pièce est ouverte et conclue par la même "blague" délicieuse et allégorique de Grossu Minutu : deux hommes le portent, le croyant mort, alors qu'il ne faisait que dormir ; il ne dit rien, ravi de ce moyen confortable de transport ; mais arrivé à un carrefour - un "crucivia" (cela me rappelle celui de Rinatu Coti...) - le "mort" se met à parler pour indiquer la bonne route... effroi des deux porteurs... solitude du "mort"...

Mais j'aime aussi la scène VII, où l'on retrouve notre ami James Boswell, déjà aperçu sur ce blog, ici et ici. (Dans la scène précédente, Jean-Jacques Rousseau est parti, sous le regard de Grossu Minutu et de Mammaleccu, faire plus ample connaissance avec Carluccia, villageoise corse frappée par les malheurs de la guerre...)


SETTIMA SCENA
Minutu è Mammaleccu
cù dopu, turista inglese è James Boswell...

Minutu : L'aghju sempre detta. Ùn sò bugiardi, nò, i pruverbii. È sopra à tuttu quellu chì dice a pratica vince a grammatica...

Mammaleccu (un pocu amaru) : Aghju paura ch'ella vinci sempre a filusufia ! (sentendu vene à unu) O o ! quale sarà torna ?

(Si piattanu torna mentre ch'elli entrenu a turista inglese è James Boswell)

Miss Larson : Very exciting, James... We loose the way of Pontenovò but how nice is the country ! I enjoy so many paysages so romantic and so wild. Always you expect to see something springing out of that bushes, of that maquis, a dark hair and shoggy man, half a man and half an animal, but so tender and so nice and so romanesque il you are careful, if you speak him slowly and with caressing voice, with interest and consideration... Dear James, you are a bit like them since we've landed on this island, you know ?... and perhaps you smell the corsican goat !...

James Boswell : Contain yourself, Miss Larson, tenite vi chì per stu pocu avemu altri ghjatti da pilà, we've got other worrus at this time, you see ?... A way is no so long, la route ne doit pas être encore trop longue to Pontenovo but i think i have lost my way. Mes informateurs did indicate me m'ont bien indiqué le chemin, but i cannot find it again... Ci vole à dì that the things changent à une vitesse incroyable in this country... Tutto è cambiato and i ricognize nothing. Quando ho fatto soggiorno in questo posto five years ago, all the life era concentrée sur Corté... enfin sur Corti ! You need to say "Corti", indeed, avec l'accent tonique on the first syllabe, if you want to be as common, si vous voulez faire peuple ! Ou alors "Corte", like an Italiano vero avec un "è" bien ouvert - wide open - en finale !

Miss Larson : You're worry, dear James, you're annoying with your passion for the languages. Let's talk about this Pasqual Paoli who became an idol all over Europa ! Il devra bien un jour répondre à l'attente de toute l'Angleterre and visit us in his turn...

James Boswell : (scaccaneghja è trinneca u capu) : I don't think, darling ; he's got everything to do here, and now with the war against Frenches...

Miss Larson : Il la gagnera, dear James, il la gagnera... Parce que les hommes de goût et d'esprit sortent toujours vainqueurs des situations les plus délicates... Et puis, avec ces guerriers corses, valeureux, intrépides, rudes à ce qu'il paraît, mais fiers et même un peu farouches... C'est étonnant, cher James, ce peuple représente une énigme et ses hommes ont un grand attrait pour nous...

James Boswell : N'exagérons pas, ma chère, disons ce qui est vrai puisque personne ne nous entend... (s'interrompe, cerca u chjassu, ripiglia à caminà) La Corse est une terre orientale et le Corse est à tout prendre plus proche de l'Orient que de nous, les nations civilisées. De l'Oriental il a, quand il a fait quelques études, la politesse obséquieuse, mais tous les Corses, quelle que soit leur naissance, ont une passion démesurée pour les calculs retors de la politique et les palabres sans fin de la diplomatie. Ils sont donc par là plus Orientaux qu'Européens. Ils font mine de ne s'intéresser à rien et d'être détachés de tout, mais ils sont envieux, bilieux et dissimulés. On croit leur pays désert mais ils ont des yeux et des oreilles partout partout et je ne serais pas étonné d'apprendre qu'au moment même où nous nous croyons seuls nous sommes surveillés...

Miss Larson (chì scopre di colpu u capu impiumaccitu di Mammaleccu) : ah !

(U lume si spenghje. Fine di a scena).

Mais peut-être n'est-ce pas le genre de théâtre que vous appréciez ? Ou bien vous avez un avis plus précis, voire négatif sur la pièce en question ? Je connais plusieurs avis critiques qui remettent en cause la pertinence de cette alliance entre la farce et le jeu sur les clichés pour dire quelque chose de fort et de beau sur la Corse d'aujourd'hui. Mais alors de quel théâtre avons-nous besoin ou lequel désirons-nous ? En voilà des questions !