mercredi 14 avril 2010

J.C. Rogliano lu par Cathy

En écho à un commentaire de Xenophonte (accroché au billet "Une question aux lecteurs-visiteurs de ce blog" :
xenophonte a dit…

à Clément et François Xavier Renucci;

"Le Mazzerisme,ou chamanisme corse",..........
Je pense qu'il faudrait poursuivre l'œuvre de Roccu Multedo, pour redéfinir l'esprit, et la place qu'il mérite dans la compréhension de l'essence qui nous anime.
La religion est la gardienne des portes du sacré,mais elle a agenouillé les hommes, il faut en avoir conscience.
Amitiés,et merci pour votre patience !


), je reçois avec grand plaisir ce "récit de lecture" de Cathy.
Bonne lecture !

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Bonjour,
Pour, en même temps prolonger le propos de Xénophonte au sujet du mazzerisme et répondre à votre question sur l'auteur dont on souhaiterait voir éditer ou rééditer un ouvrage, je vous propose cet extrait de "Visa pour un miroir" de J.C. Rogliano (édité au Rocher et depuis longtemps épuisé) :

Après deux heures de marche dans des sentiers dévorés par les ronces, nous avions abouti à un chemin de rocaille. Il longeait un précipice obscur.
Arrivé à ce que je croyais être notre destination, je découvris qu'aucun des journalistes conviés en ces occasions n'était là. Seuls m'entouraient les habituels hommes en tenue camouflée et cagoule, armés de fusils à pompe et de pistolets-mitrailleurs.
Avant de recouvrir lui aussi son visage, Cignalone s'était tourné vers moi. Il avait employé la même expression que Toni, un instant plus tôt sur cette place d'Arad.
- Ne fais pas cette gueule ! Tu ne vas pas me dire qu'assister à ses derniers moments va te faire pleurer !
Il m'indiquait de la tête le sommet de la montagne vers lequel grimpait la route et je compris aussitôt ce qu'il avait voulu dire : trouant la coulée de brume qui l'enveloppait et où déteignait la rubescence de ses feux de signalisation s'élevaient les soixante mètres du pylône du relais de télévision.
- Dans une poignée de minutes, ajouta-t-il, nous serons tous égaux devant la censure.
Avant que je ne réplique, il m'avait tendu une cagoule :
- Enfile ça. Le gardien n'est pas forcé de croire que tu es seulement un observateur.
Nous nous étions remis en marche, engloutis peu à peu par la brume dans laquelle le rougeoiement du pylône, des souffles de vent et des rayons de lune emmêlés jetaient des remous et donnaient à nos silhouettes une allure de plus en plus fantomatique : de vagues formes humaines remontaient un fleuve de silence glauque, seulement traversé d'un bruit de pas. Des pas semblables à ceux que j'imaginais quand, au temps où les veillées existaient encore, les vieux décrivaient la marche de la Confrérie des Ombres. Celle qui répétait à travers songe les enterrements à venir. Ce cortège avait lui aussi un fleuve pour chemin, et ce fleuve était profond comme un miroir. Un seul vivant le conduisait et, sitôt achevée la traversée, revenait au monde des vivants, ruisselant de l'écume de nos peurs et de nos doutes. Terrible et rassurant, il nous aidait à ne pas croire au néant.
Les fantasmes de ces processions nocturnes et la vision de ces hommes qui marchaient près de moi n'entremêlaient pas seulement leurs cagoules et leurs bruits de pas. Armés de fusils ou de tiges d'asphodèle, vivants ou morts, ils traversaient la même nuit et, à travers les mêmes symboles, livraient une même bataille.
Ce pylône d'acier qui pouvait transmettre la connaissance et rendre l'homme meilleur, ne dispersait dans l'île que des informations déguisées et anesthésiantes qui ne faisaient que l'aliéner et l'avilir un peu plus. Au lieu de le servir, il servait seulement la féodalité en décomposition d'une poignée de politiciens. Avec son allure d'arbre sec, il recouvrait de ténèbres l'île entière, et cette armée naissante allait l'abattre.
Je regardais ces silhouettes, dont certaines cagoules dissimulaient des visages peut-être connus, et je mesurais combien, dans les méandres du bien et du mal, peu d'importance avaient le masque, l'ombre et l'anonymat : on ne pouvait trouver d'abjection ou de noblesse que dans l'acte que le masque, l'ombre ou l'anonymat permettaient de perpétrer ou d'accomplir. Ici, la justice, elle aussi, portait un masque. Tant qu'il ne tomberait, pour Cignalone et ses amis il n'y aurait de trêve, et je savais que nous nous installions pour longtemps dans le tumulte. Le pouvoir ne comprendrait jamais que, pour l'apaiser, il suffisait de reconnaître nos droits, et cette trentaine d'hommes armés, quelques années plus tard, seraient cent, puis trois cents... A leur nombre sans cesse croissant, il répondrait par plus de répression et d'iniquité, et c'est alors que Cignalone et les siens allaient devoir prendre garde au moindre faux pas. A cette justice et ces lois corrompues sitôt importées, ils ne devaient opposer qu'une détermination à les rejeter sans la haine, les errements ni les excès des justiciers et ne jamais perdre de vue qu'une cause cessait d'être juste quand cessaient de l'être les moyens de la défendre. Nombreux étaient les obstacles que j'entrevoyais déjà et qu'ils devraient veiller à ne pas dresser eux-mêmes sur leur route. Plus ils seraient nombreux et plus ils auraient à être vigilants pour se garder des récupérations, des compromissions, des fanatismes et des dérives. Auraient-ils la volonté de refuser les personnages douteux dans leurs rangs, quel que puisse être le raccourci que permettrait leur participation à la lutte, le courage de punir le coupable plutôt que le comparse et, entre l'étranger qui s'installerait dans l'île pour la servir et celui qui y serait né pour la dépouiller et la détruire, discerner lequel des deux méritait le châtiment ? Quand ils verraient poindre le jour où, suffisamment nombreux, ils représenteraient un pouvoir, seraient-ils toujours assez purs pour résister à ses attraits ?
Comme le cortège fantôme de notre imaginaire collectif, ils étaient à la fois mort et résurrection. Mais l'équilibre entre l'une et l'autre était précaire et long était le chemin de la révolte à l'espérance.
Tournant le dos aux ténèbres du précipice, les hommes qui gravissaient ce chemin et au milieu desquels je marchais, avaient retrouvé la tragédie d'un mythe universel, avec ses dépassements et ses démesures. Avec ses fragilités aussi et il suffisait qu'un seul d'entre eux se retourne pour que se referme la nuit.


Ce livre a été édité en… 1998. A considérer les événements qui depuis se sont succédés, tout le monde aura compris pourquoi je précise cette date.

Et pour rester dans le domaine des mazzeri, donc du "Berger des Morts" et du film "Les Mazzeri" qui en est le prolongement, et dont Rogliano est le co-auteur avec Pierre Dumayet, en songeant à la surprenante critique que vous avez écrite sur Mal'Concilio et aux commentaires qui ont suivi, plus surprenant encore me paraît sur ce blog le silence de Jean-Claude Rogliano dont nul n'ignore la vigueur des interventions dans la presse écrite ou à travers les ondes. Heureusement, j'ai lu (et relu plusieurs fois) tous ses livres avant de découvrir cette critique, pour ne pas être dissuadée de lire "Les mille et une vies de Théodore Roi de Corse", dont vous avez la franchise de reconnaître que c'est un a priori qui vous a empêché de l'acheter.
Cordialement

Cathy

mardi 13 avril 2010

Créer le désir de littérature corse

Eh bien, tout comme c'est en lisant une présentation un peu spéciale d'un ouvrage de Paul Milleliri ("Les oubliées de l'Empire") sur le site d'Albiana que je contractai l'envie de lire ce livre, c'est en lisant les propos de Marie Limongi-Marchetti sur le site de Musa Nostra

(et notamment cette phrase :

Mais chaque poème est aussi mise au jour d'un sens enfoui : la recherche du secret paternel en vue de sa propre libération car l'écriture de Stefanu Cesari vise à intervenir sur son être, à le libérer. Elle est une sorte de réponse rythmique au titre du recueil emblématique de l'œuvre et dramatiquement éclairé par la mort du père pendant l'adolescence de ce fils unique.

parce que j'aimerais maintenant entrer dans le livre poétique de Cesari en faisant attention à cette "réponse rythmique")

que j'ai maintenant le désir - préparé par la "prescription" de Marcu Biancarelli dans un des commentaires à un précédent billet de ce blog - d'acquérir mon exemplaire de "Genitori" et de prendre le temps de le manipuler, de main "nocturne et journelle".

Je serai peut-être déçu ! Et pourquoi pas ? Et vous ? Car enfin, ce que les avis amicaux préconisent de lire ne commanderont pas en tout notre façon singulière de lire et de ressentir un texte ! Et c'est la singularité des lectures qui - entre autres - nous intéresse ici, ainsi que leur mise en discussion.

En tout cas pour l'instant, à la lecture des trois extraits (bilingues) que l'on peut découvrir sur le site de Musa Nostra (on le rappelle ici : une mine de récits de lecture d'ouvrages corses - ou pas -, des comptes rendus vidéos et écrits des nombreux cafés littéraires, concours d'écriture, voyages culturels organisés par cette association dynamique - même si, seul bémol pour moi mais en même temps chaque organisation fonctionne selon ses règles et habitudes, et c'est très bien comme cela, le débat n'est pas une priorité), le désir de lire le dernier Cesari reste très fort : voir ici (et ici pour voir et entendre l'auteur dire ces textes).

Il est annoncé aux éditions A Fior di Carta pour avril 2010, mais je ne vois rien de tel sur le site de cette maison d'édition et un précédent commentaire sur ce blog semblait plutôt signaler sa publication aux éditions des Presses littéraires (qui n'en parlent pas non plus ! Mais où l'on trouve deux recueils d'un autre poète corse, Jean-François Agostini)... Mystère ?

Un extrait (qui me touche, j'aime bien ce "truc" des phrases commençant par une minuscule, après le point), repris du site Musa Nostra, de la poésie de Cesari :

par cunfidenza ùn ti sunniighju mai. ma socu àbuli un pocu à i to staghjoni. ùmidi.
possu dì che perdu sempri a to traccia.
a dicu, ed hè tuttu ciò chì ferma.

pour confidence : je ne te rêve jamais, mais je connais un peu tes saisons, humides.
je peux dire que je perds toujours ta trace.
je le dis. et c’est tout ce qui reste.

lundi 12 avril 2010

Emmanuelle Caminade lit Marie Casanova

Un nouveau point de vue sur le roman "Et l'odeur des narcisses" de Marie Casanova (éditions Galaade).

Merci à elle et bonne lecture à vous !

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"Et l'odeur des narcisses" à l'aune de Thomas Bernhard

Un récit de lecture pour donner tort au sieur Bernhard (à qui je rends son h au passage : preuve que je ne suis pas rancunière, car si son texte m'a « titillée », il ne m'a pas « revigorée » !)

Que retirera de ce livre le « feuilleteur supérieur » qui lira « à fond » le bel extrait cité par FXR en février dernier ?
Un infime aperçu ne permettant de découvrir ni la complexité de l'héroïne, ni le personnage complémentaire et indissociable de sa mère, ni l'étendue du talent de l'auteure que le « lecteur ordinaire », ce pauvre « liseur » qui « lit jusqu'au bout» approchera peut-être mieux en « survolant le tout » – un tout d'une centaine de pages qui n'interdit pas d'ailleurs une lecture approfondie de l'ensemble...

Comme je suis une « bâfreuse », je l'ai « avalé entièrement d'un seul coup » ce livre, mais pas « mollement » ni sans « ardeur » !
La « perfection achevée », absolue, n'existe pas, nous le savons tous. Bernhard n'a rien apporté et il s'est montré peu pertinent en supposant que certains pensent le tout « achevé » comme synonyme de consonance ou d'uniformité, que ce soit dans l'imperfection ou la perfection.
Ce qui m'a donné le plus grand plaisir, ce ne sont pas les « fragments » dont certains sont beaux, d'autres un peu appuyés (ah, les odeurs !), répétitifs (le recours trop systématique au vocabulaire guerrier...) ou convenus et agaçants (les stéréotypes sur la complicité et l' intuition « féminines » : che peccato !), mais plutôt la totalité de ces fragments variés, la convergence de la diversité des moyens employés, l'harmonie des contrastes : la beauté du tout, celle de l'unité dans la multiplicité que le fragment ne peut révéler.

"Et l'odeur des narcisses" est le premier roman de Marie Casanova, une jeune femme de 70 ans ayant beaucoup écrit pour la chanson française - et dont les quelques textes que j'ai pu consulter ne laissaient en rien présager son talent de romancière...
C'est un roman plein de vigueur et de démesure, un roman conquérant, incandescent et mené d'une main de maître, qui résonne comme un hymne au bonheur et à la « felicità ».
Mais les gens heureux n'ont pas d'histoire, direz-vous. Foutaises ! Le bonheur est cousu de cicatrices et Thérèse, l'héroïne, en a justement des cicatrices, ce qui ne l'empêche nullement de se griser de vie, d'amour et de souvenirs, de recourir à ses sensations et à son imagination.
Un livre qui résonne aussi comme une prière qui rend grâce plus qu'elle n'implore. La vie comme une « victoire » et une « liturgie » !

On ne s'abandonne pas à l'écriture de Marie Casanova. C'est une écriture exubérante, imagée, sensuelle et colorée, un torrent qui vous emporte malgré vous. L'auteure est une laboureuse qui, à l'image de son héroïne, trace hardiment un « sillon droit » s'inscrivant fortement dans le double champ sémantique du guerrier et du sacré. Imaginant des situations et des personnages atypiques et hauts en couleurs que son talent de conteuse réussit à rendre crédibles, proches, elle abuse des symboles, des contrastes et des dédoublements pour notre plus grand plaisir.

C'est Thérèse, la belle et la boiteuse, la sainte et la maudite, martyre et pécheresse, souffrance et jouissance mêlées, submergée de désirs et de volonté. Toute « à l'écoute de ses sensations », elle avale goulûment les odeurs : une femme « taureau » que l' « appétit de vivre » et le « goût de vaincre » font remonter vers la lumière.
Et puis sa mère Madeleine, la deuxième face de la lune, une ardente guerrière elle aussi mais plutôt romantique et visionnaire, une jouisseuse de l'imaginaire qui « sanctifie la volupté par la ferveur » : « un feu qui couve sous la glace », «les palpitations d'un opéra » sous des apparences sages.
C'est le paradis de l'Italie des racines, répondant à Nice, la « cité imaginaire » de Madeleine, deux « harmonies orchestrées par les anges » qui s'opposent au chaos infernal de Cayenne.
C'est un messager divin qui fait soudain « basculer de l'enfer au paradis » en révélant l'amour dans un premier baiser « nimbé d'une odeur de tabac » évoquant Maestro Francesco, le grand-père italien chéri.
 Et puis, il y a la Corse, un village où «il ne fait pas chaud» au propre comme au figuré. Un village qui rejette Thérèse et que lui a imposé le destin : une « pénitence », un « carême » .

Dans cette Corse inhospitalière où elle termine ses jours, l'héroïne vieillissante, « grande prêtresse éclopée » en sa « cour des miracles » raconte sa vie par bribes à un auditoire fasciné. Une trinité grotesque constituée d'un ivrogne au patronyme à la couleur de la passion, Le Rouge, d'une estropiée des deux jambes répondant ironiquement au nom de Bella, et d'Ainsi soit-il, l'idiot du village qui semble venir clore ce livre/prière.
Et en « recyclant » ainsi ses souvenirs, en revivant une vie « pleine de goûts suaves, de risques, de folies, de douleurs, de chagrins », Thérèse respire encore l'odeur entêtante des narcisses qui « foisonnent » dans le petit cimetière du village, comme « un galop de promesses éparpillées », et elle parvient à rallumer ce feu qui « favorise l'oubli », « incendie les remords » et « réchauffe l'âme » : le feu de la vie.

Un livre à avaler entièrement et goulûment, c'est pourquoi je ne vous en choisirai aucun extrait !
(Commencer par arracher la photo pleine page de l'auteure qui vous agresse une fois la couverture tournée : Non mais, faudrait pas confondre un livre avec une pochette de disque !)

Ceci est la version d'une critique que vous pouvez retrouver avec de légères modifications sur le blog d'Emmanuelle Caminade (L'or des livres) mais surtout accompagnée de trois extraits (!) du roman de Marie Casanova : vos commentaires seront les bienvenus sur l'un ou l'autre de ces deux blogs.

Prochain Club de lecture à Aix-en-Provence

C'est le dernier club de lecture de la saison 2009-2010 : il aura lieu une nouvelle fois à la Librairie All Books and Co, organisé par l'Amicale corse d'Aix, ouvert à tous, pour passer deux petites heures à échanger des points de vue sur le thème suivant :

"Des mazzeri, pour quoi faire ?"

Quand ? : le vendredi 23 avril, entre 17 h 30 et 19 h 30.

Elément important de l'imaginaire corse (à discuter), les mazzeri sont réputés être des personnes tout à fait normales en dehors du fait qu'il leur arrive de chasser en rêve. Une fois l'animal tué, le mazzeru retourne l'animal et reconnaît le visage de quelqu'un (qui mourra réellement quelque temps après). Cette présentation est très incomplète, elle devra donc être complétée et surtout discutée.

Plusieurs participants ont déjà prévu de présenter des ouvrages qui traitent de ce sujet, par la chronique, la fiction ou la présentation scientifique :

- "Mazzeri, finzioni, signadori", Dorothy Carrington (éditions Alain Piazzola)
- "La Mazzera", Andrée-Jean Bonelli (éditions Anima corsa)
- "La chasse de nuit", Marie Ferranti (éditions Gallimard)
- "www.mazzeri.com", Ghjuvan-Luigi Moracchini - et sa version française "Croyances-corses.net" (éditions Albiana)
- "Le mazzerisme, un chamanisme corse", Roccu Multedo (éditions L'Originel)
- le numéro 13 de la revue Strade (co-édition Adecem-Albiana), avec les passionnantes contributions contradictoires de Ghjuvan-Luigi Moracchini ("De l'ethnologie à la littérature : le mazzeru et la création littéraire") et de Georges Ravis-Giordani ("Les mazzeri aussi sont dans l'histoire")

Certains de ces ouvrages seront disponibles à la vente.

Bien d'autres ouvrages pourront être présentés, évoqués, célébrés ou critiqués car la littérature sur ce sujet est très abondante.

Venez nombreux (pour écouter, lire, poser des questions, proposer un point de vue, présenter un livre ou une anecdote).

Encore merci à Aurélie et l'équipe de la librairie All Books and Co !

(AJOUT DU 13 AVRIL 2010 11:41 : on signale un premier petit débat en cours sur "mon" "mur" "Facebook" ; il vous conduira à un très beau texte de Nadine Manzagol...)

dimanche 11 avril 2010

Et le troisième but... / AJAMI

Visitant régulièrement le fameux site de A Piazzetta, je tombe sur le billet consacré au match Bastia-Angers, je regarde les images du résumé vidéo, je vois les quatre buts du match (le premier par Angers, les trois autres par le SCB, deux de Xavier Pentecôte et le dernier de Pierre-Yves André).

Et puis je clique sur le lien qui renvoie vers le commentaire du journaliste de RCFM (je n'ai pas son nom, c'est dire si je ne suis ni spécialiste du foot, ni supporter émérite du légendaire club de foot de la Corse).

Tout le monde sait que le SCB risque de changer encore de division et de descendre en National. C'est un drame, puisque ce club incarne la Corse et a écrit des pages magnifiques de l'histoire insulaire (je ne me hasarde pas ici à en faire même un ébauche ; pour ma part, dans mon imaginaire personnel, le Sporting c'est

- l'épopée européenne de 1978 (dont on m'a parlé) qui s'est soldée par une défaite en finale et un chef d'oeuvre (comment, c'est un jugement excessif ?) de Jacques Tati (voir ici sur ce blog)
- la catastrophe du 5 mai 1992 et les échos de ce drame dans les dernières lignes d'un article de Jacques Thiers ("Caliban et la Corse", je crois, évoquant le "sang vert" de Furiani, dans un recueil intitulé "Corse, défense d'une île", éditions Autres temps) et dans "A stanza di u spichju" de Rinatu Coti (les pages décrivant le pont effondré, mais est-ce bien un écho de drame ?)
- un match OM-SCB au Vélodrome (mais en quelle année ? Le SCB avait perdu)
- un documentaire, "O Chaouki !" (à propos de Chaouki Ben Saada du temps où il était au Sporting, un peu après ses deux buts contre l'OM, à Furiani), réalisé avec André Mariaggi et Aziz Jendari, avec Lydian Feneck à la caméra, Pascal Renucci au son et l'association Respect is boring au montage, à Aix
- quelques souvenirs des chroniques de Pinz Destructor, à mourir de rire, fantastiques (mais où peut-on les retrouver ?))

Eh bien, aujourd'hui, j'ajoute la voix exténuée de bonheur du commentateur de RCFM qui dit ceci (magnifiques lignes tout d'oralité journalistique qui brillent maintenant au firmament de la littérature corse) :

"... que le temps additionnel est à présent terminé depuis une dizaine de secondes et Monsieur Chat (?) qui continue à faire jouer euh Martial qui dégage loin devant attention ils tergiversent un p'tit peu les Bastiais

(à partir d'ici la voix change d'un coup : éraillée, volume en hausse, excitation finale alors que le match est presque terminé et donc déjà gagné par le SCB)

et c'est le contre avec Pierre-Yves André Pierre-Yves André qui va rentrer dans la surface il est face à Padovani il contrôle il contrôle il va frapper Pierre-Yves André

EETT LE TROISIEME BUT (incroyable descente de la voix, épuisée, au comble de la jouissance et du bonheur, émue et comblée ; je ne peux m'empêcher de rire aux larmes et en même temps d'avoir des frissons d'enthousiasme) LE TROISIEME BUT du capitaine du Sporting qui vient sceller la victoire bastiaise

il est magnifique

il est magnifique ce but de Pierre-Yves André

il a mystifié


la défense angevine (ça vaut bien la douceur du même nom, non ?)

il les a bougés
et un dribble à droite un dribble à gauche
et il glisse ce ballon
entre les jambes de
Padovani
"

(à partir de là la voix redevient normale ; et je recommence l'écoute depuis le début : c'est sur le site ForzaBastia.com).

Voilà.

Pour continuer sur cette question des champs insoupçonnés de la littérature corse, je dois dire que j'ai vu hier - au cinéma le Renoir, sur le Cours Mirabeau à Aix - un film corse absolument superbe : il est israélien (réalisé par un Israélien arabe et un Israélien juif), je n'en savais rien avant d'entrer dans la salle, il s'appelle AJAMI, ne le ratez pas, ne cherchez pas à en savoir plus, voyez-le et discutons-en après ?

samedi 10 avril 2010

On ne plaisante pas avec la littérature corse !

Eh oui, la saison des prix littéraires a commencé : vous n'êtes pas au courant ? Serà pussibule !

Venite quì à vede u risultatu di i voti pè U PALU D'ORU 1760 :

Piratella hà vintu u premiu Puesia incù u so puema : "A "liberazione" di Duong" (si pò parlà quì di literatura corsa di u Levante : une littérature très vivace, et d'où peut venir le renouveau de la littérature insulaire, comment savoir ? et pourquoi pas ?)

Jeronimus Cornelisz hà vintu u premiu Prosa : avec un texte horrifique dans lequel parle un pirate intransigeant (finalement avec Piratella, cela fait beaucoup de pirateries... à interroger).

Bravo à tous les deux ! Evidemment tout s'est passé dans la Pieve de Mirvella, haut-lieu de la production littéraire corse (si pò d'altronde participà à un novu cuncorsu, in francese ista volta : u premiu di u Bâton merdeux 1760).

Evidemment, je me permets de placer ici non seulement le lien vers le forum où se trouve exposé l'ensemble de cette aventure, mais aussi les textes primés eux-mêmes (j'espère que les auteurs et l'organisateur du concours ne m'en voudront pas).

Régalez-vous ! (A moins bien sûr que ce genre de littérature corse ne soit pas votre tasse de thé : parlons-en, si vous le voulez.)


PRIX POESIE DU PALU D'ORU 1760 : "A "liberazione" di Duong", par Piratella

Eramu n'u quarantasette
Ghjunghjia u "Liberatore"
Facia u pullaghju nettu
Leclerc era u Vincitore

In a famiglia m'anu dettu
Chì Duong era un piscadore
In Thuan, paese di "Viet"
Ellu di a Francia avia l'amore !

Hè corsu dananzu à la truppa
Briunendu è bracce tese
Ma un suldatu, ventu in puppa,
Sparendu, in pianu l'hà stesu!

"Andate, frà tutti 'ssi Gialli,
À ricunnosce un amicu!"
Fù u solu cantu funerale
Sopr'à 'ssu corpu accaticu.


PRIX PROSE DU PALU D'ORU 1760 : "L'appiccati di u Batavia"

U battellu ghjè sparitu dipoi ghjà parechji ghjorni. Nant’à a sponda di st’isulottu, trè forche sò state piantate, è sette corpi di supplificati s’azzicanu à u ventu. U pesu di i corbi chì spezzanu ‘sse carne maciare face voglie un appiccatu di e volte, in u strizzinime di a corda chì si torce, in i grachji di l’acelli ingordi, scimatuliti da u pranzu, da ‘ssu muvimentu stranu di a salma fresca.

Di quandu in quandu, una capinera cerca di imbulighjassi à u fistinu, in brama di cogliesi nant’à i cataveri una di e millaie di mosche chì bolenu per pone e so ove, sti vermi futuri, sta putrefazzione chì ghjà infesta l’aria.

Simu noi i cundannati di u Batavia, i sette rispunsevuli di u macellu, appiccati dopu à u so prucessu, chì ci balancemu pianamente nant’à u locu di a nostra malfatta.

Sò eo, Jeronimus Cornelisz, i pugni muzzati da u boia, à colpi di punta è di marazzu, chì mi facciu manghjà avale e labbre da i corbi famiti.

È pure chì aghju fattu ? Aghju rinigatu Diu è u Diavule ? Aghju stuppatu annant’à l’o d’un prete nanzu di furzallu mentre ch’ellu ghjanghjulava ? Aghju datu l’ordine di l’ammazzera ? Più di centu vinti persone sguzzate o u capu sfracassatu à biacculate, in i pienti è e suppliche, e lacrime è l’urli di terrore ?

È chì pò fà ?

Sò minichizze què. Fatti di nulla, è di pocu interessu. Da chì no’ eramu navifragati quì tuttu era ghjà ghjucatu. Eramu persi, senza spirenza, in e stese infranchevuli di l’uceanu, è per avè sfidatu à Diu, Diu ci duvia fà pagà u nostru urgogliu, a nostra sfrunteria di murtali. Ùn sò statu chè u so bracciu armatu, u so sturmentu. Ùn sò statu chè a faccia di a dannazione di st’essari debbuli, ma chì s’eranu criduti l’uguali di u Ridentore !

Trè mesi abbandunati annant’à ‘sse quattru isule sicche è disertate : U Cimiteriu di u Batavia, l’Isula Alta, l’Isula di i Traditori, è l’Isula di i Boi Marini… Bocche inutile à nutrisce… I gruppi di l’altre isule l’aghju starminati senza trigà. Eranu famiti, assititi, ùn anu mancu riagitu quandu i me tumbadori sò scalati pè taglialli a cannella. Certi pregavanu è s’abbandunavanu. Si davanu à a morte cum’è circhendu di liberassi da e suffrenze quì bassu. U destinu d’un navifragatu vale pocu, i debbuli a sanu più chè i forti. Pure a banda di l’Isula Alta hà resistutu.

Anu drizzatu una spezia di furtificazione cù u curallu, si sò murati annant’à l’altezze. U so capu, Hayes, era suldatu di mistiere, rifusava di capitulà – sopratuttu avia capitu chè di capitulà significava di fassi taglià u capu. Si piattavanu quandu tiravamu cù u nostru archibusgiu, po’ dopu ci pigliavanu à pitrate quandu cullavamu à l’assaltu… Anu tenutu più di duie mesi.

Per falli cede aghju decisu di neguzià, vulenduli tende una trappula. Mi sò avvicinatu cù quattru omi, i più gagliardi di a me truppa di tumbadori. Cridiamu d’intimurilli abbastanza par falli accittà e paci. Dopu l’avariamu annigati l’unu impressu à l’altru, è avariamu presu pussessu di a so manghjuscula è di i so effetti…

Hayes ùn ci hà mancu lacatu u tempu di parlamintà. Tutti i so omi eranu prisenti. Ci sò saltati addossu, anu tombu subitu i me quattru cumpagni, è eo mi sò ritrovu liatu cum’è un beccu, intravatu è lampatu à mirzà in un tufone di calcariu… Ci sò firmatu più di duie settimane. Tutti i ghjorni mi lampavanu i gabbiani ch’elli tumbavanu, ch’e’ i spiumessi. Annant’à novi acelli spiumati, ni pudiu tene unu per mè, è manghjallu crudu.

Po’ i rinforzi sò ghjunti.

U cummandadore Pelsaert, di a Cumpagnia Urientale di l’Indie, cù militari è ghjenti di mare, à bordu di a nave Sardam. Anu cunfratulatu subitu cù Hayes è i so difensori. È u prucessu di i mutini – u nostru prucessu – s’hè fattu senza aspittà. A paura di purtacci cun elli annant’à u Sardam sin’à a cità di Batavia, u risicu d’un’ altra mutinaria, ùn l’hà fattu perde tantu tempu. Ci anu ghjudicatu annant’à l’isule stesse chì eranu state u mo duminiu sanguinosu…

In trè mesi, aviu fattu tumbà centu vinti quattru persone. È avvilanatu da per mè un criaturu chì briunava a notte è m’impedia di dorme.

Davanti à i mo ghjudici, ùn aghju furmulatu nisun rigrettu. Trè centu scampati ùn averianu mai tenutu tuttu stu tempu annant’à st’isule disertiche, è di più era Diu chì mi cummandava e mo azzioni. S’o risentia cumpassione pè e mo vittime ? Era u so destinu cusì, ùn ci pudiu nulla eo. Eranu i debbuli, è nant’à i ‘ssi scogli di a fame è di l’angoscia, solu i forti scelti da Diu miritavanu di mantenesi.

Nisuna cumpassione nò.

Ci anu purtatu annant’à l’Isula di i Boi Marini pè appiccacci.

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Avali i sei altri cundannati m’insultanu è mi stuppanu in faccia. Ancu assà ch’elli sò liati anch’elli, mi strangulerianu cù e so mani. Dumandanu à Pelsaert ch’o sia supplificatu nanzu ad elli, pè assiste à a fine di quellu chì l’averia manipulati, è purtati tutti sin’à a morte.

I mo boia mi strascinanu sin’à un troppulu. Mi taglianu e duie mani. Hè un suppliziu longu è dulurosu, chì si face cù una punta è un martellu. Dui sbirri mi tenenu e bracce mentre chì un ruffianu di u Sardam mi taglia in pezzi, pigliendu tuttu u so tempu.

Quandu vengu menu, mi mettenu sciappate è mi rinviviscenu, ch’o assisti à tuttu senza perde cunniscenza, ch’o risenti ‘sse pene patente sin’à a fine.

M’anu purtatu annant’à a scala di a forca. Perdu u mo sangue è mi stringhjenu a corda à u collu, senza dilicatezza. Ridenu ancu, mi dicenu ch’o aghju da ballà da quì à pocu cù u mo ispiratore, cù u Diavule. Li dicu chì u Diavule ùn esiste micca, ch’elli sò invenzioni di a Ghjesgia pà ignuranti cum’è elli. Pelsaert è un prete si fascianu a faccia cù e mani sintindu e mo parolle. Vegu ch’elli ghjargaghjuleghjanu ch’o sò un ereticu.

Sò annant’à a scala, a corda liata chì m’hà da strangulà. Davanti à mè : i me ghjudici, è dinò i mo anziani cumpagni di rivolta, i mo tumbadori fidi. Mi liticanu, cherenu vindetta. Dicenu ch’elli sò filici di vedemi more, cusì anderanu tranquilli in infernu, è culà mi daranu u restu…

Ridu. Anch’eo ni chjamu à a vindetta, contr’à elli, chì mi tradiscenu. I ritruvaraghju culà, da quì à pocu. Tandu vidaranu quale sò eu, Jeronimus Cornelisz, è avali ridu da veru com’è un scemu. Li lampu : da quì à pocu, i mo agnelli, da quì à pocu vi balanciate ancu vo’ nant’à sta forca, vi portu cun mè, pè l’eternità. È ridu senza chì u mo suddesfu poschi cunnosce di fine.

U boia lampa un calciu in a scala.

mercredi 7 avril 2010

Un débat en cours sur le blog Avali !

Marceddu Jureczek anime le blog AVALI : in lingua corsa (ma ancu qualchì volta in francese) ed incù un spiritu suciale forte.

Il est en train de publier une série d'articles sur la littérature corse. Dans l'article "Pourquoi t'entêtes-tu à écrire dans cette langue (2)", il dit son point de vue sur la fonction de la littérature corse (écrite en corse) et le devoir social de l'écrivain corse aujourd'hui. C'est très intéressant, radical, et selon moi discutable. J'ai envoyé un commentaire, histoire justement de discuter.

Allez-y voir, vous aurez peut-être envie de fournir points de vue, arguments, exemples littéraires concrets ?

PRECISION (09:49, ce jour jeudi 8 avril 2010) : le débat se développe en trois endroits différents ! :
- le blog AVALI (pour l'instant, deux commentaires)
- ce blog "Pour une littérature corse" (pour l'instant, cinq commentaires)
- mais aussi sur "mon" "mur" "Facebook" (pour l'instant, neuf commentaires)

PRECISION, suite (10:40, ce jour samedi 10 avril 2010) : le débat se poursuit :
- sur le blog AVALI :
* Pourquoi t'entêtes-tu à écrire dans cette langue ? (1) : pour l'instant, 6 commentaires
* Pourquoi t'entêtes-tu à écrire dans cette langue ? (2) : pour l'instant, 5 commentaires
* Pourquoi t'entêtes-tu à écrire dans cette langue ? (3) : pour l'insant, pas de commentaires
*
Pourquoi t'entêtes-tu à écrire dans cette langue ? (4) : pour l'instant, 4 commentaires
- sur ce blog "Pour une littérature corse" : 14 commentaires
- sur "mon" "mur" "Facebook" : pour l'instant, 9 commentaires
- sur le blog Isularama : un billet, et pour l'instant, pas de commentaires

(Et puis c'est l'occasion de répéter ici combien j'ai aimé, avec des réserves, "U Vantu di a Puvartà" et surtout "Ghjuventù ghjuventù" (magnifique roman "choral" d'une noirceur absolue, peut-être encore plus que les textes de Marcu Biancarelli, si si, c'est possible !), publiés aux éditions Cismonte è Pumonti (mais peut-être pas vous ?)

Menus devis sur la lecture et la perfection (par Thomas Bernhard)

Glanées ce matin, ces trois pages extraites de "Maîtres anciens" (1985) de Thomas Bernhard (traduit de l'allemand par Gilberte Lambrichs) :

(Le musicologue Reger parle et s'adresse au narrateur ; ils sont dans la salle Bordone du Musée d'art ancien de Vienne.)

La salle Bordone est ma chambre de lecture comme de pensée. Et si par hasard j'ai envie d'une gorgée d'eau, Irrsigler m'en apporte un verre, je n'ai même pas besoin de me lever. Parfois les gens s'étonnent quand ils voient qu'ici, assis sur cette banquette, je lis mon Voltaire tout en buvant un verre d'eau pure, ils sont ébahis, ils secouent la tête puis s'en vont, et c'est comme s'ils me prenaient pour un fou jouissant d'une liberté de bouffon spécialement accordée par l'Etat. Chez moi, depuis des années, je ne lis plus un seul livre, ici dans la salle Bordone, j'ai déjà lu des centaines de livres, mais cela ne veut pas dire que j'aurais lu tous ces livres jusqu'au bout dans la salle Bordone, de ma vie je n'ai jamais lu un livre jusqu'au bout, ma façon de lire est celle d'un feuilleteur supérieurement doué, c'est-à-dire d'un homme qui préfère feuilleter plutôt que lire, qui feuillette donc des douzaines, parfois même des centaines de pages avant d'en lire une seule ; mais quand cet homme lit une page, alors il la lit plus à fond qu'aucun autre et avec la plus grande passion de lire qu'on puisse imaginer. Je suis plus feuilleteur que liseur, sachez-le, et j'aime feuilleter tout autant que lire, des millions de fois au cours de ma vie j'ai plus feuilleté que lu, mais en feuilletant, j'ai eu au moins autant de plaisir et de véritable jouissance de l'esprit qu'en lisant. Après tout, il vaut tout de même mieux que nous ne lisions que trois pages d'un livre de quatre cent pages mille fois plus à fond que le lecteur ordinaire, qui lit tout mais pas une seule page à fond, a-t-il dit. Mieux vaut lire douze lignes d'un livre avec la plus grande intensité, donc de les pénétrer entièrement, comme on peut le dire, que de lire tout le livre comme le lecteur ordinaire qui, à la fin, connaît aussi peu le livre qu'il a lu que le passager d'avion le paysage qu'il survole. Il n'aperçoit même pas les contours. C'est ainsi que les gens lisent aujourd'hui, à la hâte, ils lisent tout et ne connaissent rien. J'entre dans un livre et je m'y installe tout entier, rendez-vous compte, dans une ou deux pages d'un ouvrage philosophique comme si je m'apprêtais à entrer dans un paysage, une nature, l'agencement d'un Etat, un détail de la Terre si vous voulez, afin de pénétrer à fond et non pas mollement, sans ardeur, ce détail de la Terre, de l'approfondir et ensuite, l'ayant approfondi, de déduire l'ensemble aussi complètement que j'en suis capable. Celui qui lit tout n'a rien compris, a-t-il dit. Il n'est pas nécessaire de lire tout Goethe, tout Kant, pas nécessaire non plus de lire tout Schopenhauer ; quelques pages de Werther, quelques pages des Affinités électives et pour finir nous en savons plus sur ces deux livres que si nous les avions lus d'un bout à l'autre, ce qui nous priverait en tout cas du plus pur plaisir. Mais, pour nous restreindre avec autant de rigueur, il faut un tel courage et une telle force d'esprit qu'on ne peut les avoir que très rarement ; tel le bâfreur de viande, l'homme qui lit est vorace de la manière la plus répugnante et, comme le bâfreur de viande, il abîme son estomac et sa santé en général, sa tête et toute son existence spirituelle. Même un traité de philosophie, nous le comprenons mieux si nous ne l'avalons pas entièrement d'un seul coup, mais y picorons un détail à partir duquel, si nous avons de la chance, nous retrouvons l'ensemble. Ce sont d'ailleurs les fragments qui nous donnent le plus grand plaisir, tout comme la vie nous donne le plus grand plaisir quand nous la regardons en tant que fragment, et combien le tout nous paraît horrifiant et nous paraît, au fond, la perfection achevée. C'est seulement si nous avons la chance, lorsque nous en abordons la lecture, de transformer quelque chose d'entier, de fini, oui, d'achevé en un fragment, que nous en retirons une grande et parfois la plus grande jouissance. Il y a déjà longtemps que notre époque, prise comme un tout, est devenue intenable, a-t-il dit, ce n'est que là où nous voyons le fragment qu'elle nous est supportable, a-t-il dit. Le tout et le parfait nous sont insupportables, a-t-il dit. D'ailleurs, au fond, tous ces tableaux aussi, ici dans le Musée d'art ancien, me sont insupportables, pour être honnête je les trouve affreux. Pour pouvoir les supporter, je cherche en chacun d'eux ce qu'on appelle un défaut rédhibitoire, procédé qui a toujours atteint son but jusqu'à présent, à savoir transformer toutes ces oeuvres d'art prétendument parfaites en un fragment, a-t-il dit. Non seulement la perfection menace sans arrêt de nous détruire, mais elle nous détruit aussi tout ce qui, sous l'appellation de chef-d'oeuvre, est accroché ici aux murs, a-t-il dit. Je pars de l'idée que la perfection, le tout, n'existe pas, et chaque fois que j'ai transformé l'un de ces soi-disant chefs-d'oeuvre parfaits accroché ici au mur en un fragment, entre le moment où je me suis mis à chercher dans ce chef-d'oeuvre un défaut rédhibitoire, le point décisif de l'échec de l'artiste qui a fait ce chef-d'oeuvre, et celui où je l'ai trouvé, j'ai avancé d'un pas. Jusqu'ici, dans chacun de ces tableaux, soi-disant chefs-d'oeuvre, j'ai trouvé un défaut rédhibitoire, j'ai trouvé et dévoilé l'échec de son créateur. Depuis plus de trente ans, ce calcul infâme, comme vous pourriez le penser, s'est révélé juste. Aucun de ces chefs-d'oeuvre, mondialement connus, peu importe leur auteur, n'est en vérité un tout et parfait. Cela me rassure, a-t-il dit. Au fond, cela me rend heureux. C'est seulement lorsque nous nous sommes rendu compte, à chaque fois, que le tout et la perfection n'existent pas, que nous avons la possibilité de continuer à vivre. Nous ne supportons pas le tout et la perfection. Nous devons aller à Rome et constater que l'église Saint-Pierre est une pièce montée de mauvais goût, l'autel du Bernin une stupidité architectonique, a-t-il dit. Nous devons voir le pape face à face et constater personnellement qu'il est, tout compte fait, un personnage tout aussi désespérément grotesque que tous les autres, pour pouvoir tenir le coup. Nous devons écouter Bach et entendre comment il échoue, écouter Beethoven et entendre comment il échoue, même écouter Mozart et entendre comment il échoue. Et c'est ainsi que nous devons également procéder avec les soi-disant grands philosophes, même si ce sont nos artistes préférés sur le plan de l'esprit, a-t-il dit. Tout de même, nous n'aimons pas Pascal parce qu'il est tellement parfait mais parce qu'au fond, il est tellement impuissant, tout comme nous aimons Montaigne pour son impuissance, passant toute sa vie à chercher et ne trouvant pas, Voltaire à cause de son impuissance. Nous n'aimons d'ailleurs la philosophie et les sciences humaines dans leur ensemble que parce qu'elles sont absolument impuissantes. En vérité nous n'aimons que les livres qui ne forment pas un tout, qui sont chaotiques, qui sont impuissants. C'est la même chose pour tout, a dit Reger, de même nous ne nous attachons tout particulièrement à un être que parce qu'il est impuissant et incomplet, parce qu'il est chaotique et imparfait. Oui, dis-je, le Greco, soit, mais le brave homme n'a pas su peindre une main !, et je dis Véronèse, soit, mais le brave homme n'a pas su peindre un visage naturel. Et ce que je vous ai dit aujourd'hui de la fugue, m'a-t-il dit hier, pas un seul de tous les compositeurs, et seraient-ce les plus grands, n'a composé une fugue parfaite, pas même Bach, qui était pourtant la sérénité même et le compositeur de la pure clarté. Il n'y a pas de tableau parfait et il n'y a pas de livre parfait et il n'y a pas de morceau de musique parfait, a dit Reger, voilà la vérité, et c'est cette vérité qui permet qu'une tête comme la mienne, qui n'est autre, sa vie durant, qu'une tête désespérée, continue d'exister. La tête doit être une tête chercheuse, une tête chercheuse de défauts, des défauts humains, une tête chercheuse de l'échec. La tête humaine n'est en fait une tête humaine que lorsqu'elle cherche les défauts humains. La tête humaine n'est pas une tête humaine si elle ne se met pas en quête des défauts humains, a dit Reger. Une tête bien faite est une tête qui cherche les défauts humains et une tête exceptionnelle est une tête qui découvre ces défauts humains et une tête géniale est une tête qui, après les avoir trouvés, attire l'attention sur ces défauts découverts et, avec tous les moyens dont elle dispose, désigne ces défauts. C'est aussi dans ce sens, a dit Reger, que se vérifie le dicton qu'on prononce toujours comme ça, sans réfléchir, qui cherche trouve.

Ceci dit - titillant, revigorant, troublant - après les billets évoquant les propos sur la lecture de Stevenson, Citton, Bayard, Woolf, Kundera...

lundi 5 avril 2010

Bref billet vers Appel à écriture et Interview imaginaire

1.
Voir dans la graine l'arbre... Difficile, l'exercice, non ?
Quel texte est l'annonce d'une oeuvre ?

Ainsi qui verra l'arbre du "Petit Prince" dans les lignes suivantes (orthographe originale respectée) qu'on trouve pourtant page 3 d'un volume de La Pléiade? :

Je naquit dans une grande usine de chapeaux. Pendant plusieurs jours, je subis toutes sortes de supplices : on me découpait, on me tendait, on me vernissait. Enfin un soir je fus envoyé avec mes frères chez le plus grand chapelier de Paris.

2.
La littérature corse (comme tout autre) a donc besoin de notre regard bienveillant, de nos encouragements et de nos paris sur l'avenir.
Apprendre que deux jeunes filles de treize ans à peine ont participé au premier concours de nouvelles policières en langue corse, organisé par l'association Corsicapolar, et voir leurs textes publiés dans le recueil "Mediterraneri", édité par Ancre Latine, c'est un grand plaisir, et un pari sur l'avenir.

Alors, attention, je n'ai pas encore lu l'ensemble du recueil (qui comporte 11 nouvelles écrites par 10 auteurs différents, de tous âges : Lucia Arrio, Antone Vingliucoti, Batti Albertini, Petru-Santu Menozzi, Antone Natale Nicolai, Diana Saliceti, Arius Pietri, Guy Benigni, Stefanu Pergola et Lea Olipe) ; je n'ai lu que

...la première nouvelle, touchante (de Lucia Arrio, qui est à bonne école avec son père Jean-Pierre !) - "A spada", ou comment l'écriture enfantine fait fi de l'Histoire pour rendre à Paoli ce qui appartient à Paoli, et signifier qu'un trésor invisible est préférable à un objet exposé sans rime ni raison ; j'aime beaucoup le rire final de la nouvelle, vraiment typique des rédactions que les enfants écrivent au collège, j'ai un souvenir comme cela, c'était au Fesch et la professeur de français - jeune femme rousse magnifique - nous faisait écrire de ces rédactions, sujet libre - mes préférés - ou imposé, et c'était un plaisir infini que d'imaginer... :

"Nimu ùn saparà mai mai chì u ladru sò eiu ! Ah ah ah ah ah !"

...une des nouvelles de Batti Albertini, "Esiliu", qui m'a attiré par son imaginaire très contemporain, qui prend à bras le corps la réalité des clans criminels qui ont la main sur les bars à Bastia pour raconter le destin d'un Corse exilé à Cuba pour cause d'ennuis rencontrés en Corse. Aller-retour entre deux îles pour accéder à une scène finale qui m'a un peu déçu, que j'ai trouvée convenue, je voulais m'attendre à autre chose, quelque chose de plus surprenant... :

A Corsica ùn era più quella ch'ellu avia cunnisciutu, a Corsica ùn era più a so Terra...


...Finir de nouveau à Cuba, par exemple et gommer la Corse, réellement totalement, puisque cette île-là pouvait effacer des vies innocentes sans ciller... Mais je m'égare, je m'égare.

Il me reste à lire les 9 autres nouvelles du recueil. Et vous, qu'avez-vous pensé de ce recueil ?

3.
Et voici l'appel à écriture du prochain concours de Nouvelles policières en langue corse ! Il faut se dépêcher, le texte est à envoyer avant le 30 juin 2010 ! A la demande de Francesca Graziani qui travaille à la CTC, je relaie ici (comme la dernière fois) cet appel lancé par l'association Corsicapolar et la CTC car comme nous le disions plus haut : nous avons besoin du maximum de textes pour qu'ensuite les lecteurs fassent leur choix, choient et chérissent les livres élus, lus et relus, et les transforment en... littérature !

CORSICAPOLAR

CUNCORSU DI NUVELLE PULIZZERE
IN LINGUA CORSA

In u 2009, Corsicapolar avia lanciatu pè a prima volta un cuncorsu di nuvelle pulizzere in lingua corsa. Stu cuncorsu hà interessatu decine di persone, chì ci anu participatu.

Ci hà ralligratu a participazione di scrivani giovani giovani, cum’è e duie laureate di a categuria «menu di 18 anni » chì avianu 12 anni.

Dece nuvelle sò state scelte pè a publicazione di una racolta, isciuta in 1000 esemplarii, cù u titulu di « Mediterraneri ». Hè sparta ‘ssa racolta in i stabulimenti sculari, à l’Università di Corsica, in e Bibbiuteche di Corsica è à parechji associ corsi in cuntinente, ecc.

Vistu u successu di a prima prova, Corsicapolar, cù u sustegnu di u serviziu di a lingua corsa di a Cullittività Tarrituriale di Corsica, apre stu cuncorsu dinù pè u 2010, in u quadru di u 4u Festivale di u polar chì si farà i 9, 10 è 11 di Lugliu 2010, Piazza Foch, in Aiacciu.

- Hè apertu à duie categurie di participanti (« menu di 18 anni » è « 18 anni è più ».
- U premiu pè ogni categuria hè di 300 €.

U scopu hè di fà sbuccià una nova generazione di scrivani in lingua nustrale è d’incuragisce a lettura in corsu.
Corsicapolar v’invita à esse di sta nova avventura literaria inviendu a vostra nuvella pulizzera chì s’arrimbarà à u tema : « U Mediterraniu spaziu di tragedia è di cumedia ».

U testu, stampittatu, cunterà à u più 5 à 8 pagine.
L’urganizatori volenu fà vede cusì quant’ella hè a Corsica terra di creazione literaria, in particulare nera è pulizzera. Credenu chì ‘ssu generu si cunface bè cù a lingua corsa. Hè chì si ghjova di a lingua parlata è permette cusì di francà u passu da l’uralità à a scrittura..

U cuncorsu sarà chjosu u 30 di ghjugnu 2010.

E scrizzione è e pruposte di nuvelle sò da invià :

Sia per mail à :
jean_pierre.orsi@aliceadsl.fr

Sia per posta à :
Corsicapolar
Hameau de Castagna
20138 Coti-Chjavari

4.
Une dernière info, pour la route. J'ai beaucoup ri à la lecture d'une interview de moi-même par Norbert Paganelli, j'y réclame des questions auxquelles je ne réponds pas : mais comment a-t-il fait pour si bien me comprendre ?!
Voir ici (il faut dérouler un peu).

samedi 3 avril 2010

Une liste (parmi d'autres ?)

Le précédent billet lançait un appel aux désirs des lecteurs de ce blog ; voici le résultat.

"Nous" (certains lecteurs de littérature corse) attendons donc :

- le prochain Jérôme Ferrari

- la traduction de "Murtoriu", de Marcu Biancarelli

- le prochain Paulu Desanti

- le prochain Santu Casta

- la réédition de "Les potirons, l'inspecteur et le gecko", de Jacques Thiers

- la réédition des "Favule" de Natale Rocchicioli

- poursuivre l'oeuvre de Roccu Multedo et notamment "Le mazzerisme, un chamanisme corse"

- une anthologie issue du blog PULC, éditée par la GARE

- poursuivre avec des romans le remarquable "Quarante ans de gloire et de misères", de Hyacinthe-Yvia Croce

- des romancières poursuivant le travail d'une Marie Susini

- un nouveau "Grossu Minutu", dans la veine d'Andrea Camilleri

- un prochain roman historique plongeant dans le contexte du "Vir Nemoris" de G.-O. Nobili-Savelli

- faire une place à la renaissance de la poésie en Corse

- la réédition de "Pasquale Paoli ossia la Rotta di Pontenuovo", de Francesco Domenico Guerrazzi

- la réédition de "Histoire de Pascal Paoli ou la dernière guerre d'indépendance", de Arrigo Arrighi

- la réédition des oeuvres de Giovan Vito Grimaldi

- des ouvrages de viriles romancières et de beaux insulaires

- un "Splendeur et misère du football corse", ouvrage collectif (Sinet, Rey, Urbini, De Rocca, Charlot Orlanducci)

- le prochain livre de Marie Ferranti

- le prochain Marceddu Jureczek

- le prochain roman de Philippe Stima