-
à Clément et François Xavier Renucci;
"Le Mazzerisme,ou chamanisme corse",..........
Je pense qu'il faudrait poursuivre l'œuvre de Roccu Multedo, pour redéfinir l'esprit, et la place qu'il mérite dans la compréhension de l'essence qui nous anime.
La religion est la gardienne des portes du sacré,mais elle a agenouillé les hommes, il faut en avoir conscience.
Amitiés,et merci pour votre patience !
), je reçois avec grand plaisir ce "récit de lecture" de Cathy.
Bonne lecture !
-----------
Bonjour,
Pour, en même temps prolonger le propos de Xénophonte au sujet du mazzerisme et répondre à votre question sur l'auteur dont on souhaiterait voir éditer ou rééditer un ouvrage, je vous propose cet extrait de "Visa pour un miroir" de J.C. Rogliano (édité au Rocher et depuis longtemps épuisé) :
Après deux heures de marche dans des sentiers dévorés par les ronces, nous avions abouti à un chemin de rocaille. Il longeait un précipice obscur.
Arrivé à ce que je croyais être notre destination, je découvris qu'aucun des journalistes conviés en ces occasions n'était là. Seuls m'entouraient les habituels hommes en tenue camouflée et cagoule, armés de fusils à pompe et de pistolets-mitrailleurs.
Avant de recouvrir lui aussi son visage, Cignalone s'était tourné vers moi. Il avait employé la même expression que Toni, un instant plus tôt sur cette place d'Arad.
- Ne fais pas cette gueule ! Tu ne vas pas me dire qu'assister à ses derniers moments va te faire pleurer !
Il m'indiquait de la tête le sommet de la montagne vers lequel grimpait la route et je compris aussitôt ce qu'il avait voulu dire : trouant la coulée de brume qui l'enveloppait et où déteignait la rubescence de ses feux de signalisation s'élevaient les soixante mètres du pylône du relais de télévision.
- Dans une poignée de minutes, ajouta-t-il, nous serons tous égaux devant la censure.
Avant que je ne réplique, il m'avait tendu une cagoule :
- Enfile ça. Le gardien n'est pas forcé de croire que tu es seulement un observateur.
Nous nous étions remis en marche, engloutis peu à peu par la brume dans laquelle le rougeoiement du pylône, des souffles de vent et des rayons de lune emmêlés jetaient des remous et donnaient à nos silhouettes une allure de plus en plus fantomatique : de vagues formes humaines remontaient un fleuve de silence glauque, seulement traversé d'un bruit de pas. Des pas semblables à ceux que j'imaginais quand, au temps où les veillées existaient encore, les vieux décrivaient la marche de la Confrérie des Ombres. Celle qui répétait à travers songe les enterrements à venir. Ce cortège avait lui aussi un fleuve pour chemin, et ce fleuve était profond comme un miroir. Un seul vivant le conduisait et, sitôt achevée la traversée, revenait au monde des vivants, ruisselant de l'écume de nos peurs et de nos doutes. Terrible et rassurant, il nous aidait à ne pas croire au néant.
Les fantasmes de ces processions nocturnes et la vision de ces hommes qui marchaient près de moi n'entremêlaient pas seulement leurs cagoules et leurs bruits de pas. Armés de fusils ou de tiges d'asphodèle, vivants ou morts, ils traversaient la même nuit et, à travers les mêmes symboles, livraient une même bataille.
Ce pylône d'acier qui pouvait transmettre la connaissance et rendre l'homme meilleur, ne dispersait dans l'île que des informations déguisées et anesthésiantes qui ne faisaient que l'aliéner et l'avilir un peu plus. Au lieu de le servir, il servait seulement la féodalité en décomposition d'une poignée de politiciens. Avec son allure d'arbre sec, il recouvrait de ténèbres l'île entière, et cette armée naissante allait l'abattre.
Je regardais ces silhouettes, dont certaines cagoules dissimulaient des visages peut-être connus, et je mesurais combien, dans les méandres du bien et du mal, peu d'importance avaient le masque, l'ombre et l'anonymat : on ne pouvait trouver d'abjection ou de noblesse que dans l'acte que le masque, l'ombre ou l'anonymat permettaient de perpétrer ou d'accomplir. Ici, la justice, elle aussi, portait un masque. Tant qu'il ne tomberait, pour Cignalone et ses amis il n'y aurait de trêve, et je savais que nous nous installions pour longtemps dans le tumulte. Le pouvoir ne comprendrait jamais que, pour l'apaiser, il suffisait de reconnaître nos droits, et cette trentaine d'hommes armés, quelques années plus tard, seraient cent, puis trois cents... A leur nombre sans cesse croissant, il répondrait par plus de répression et d'iniquité, et c'est alors que Cignalone et les siens allaient devoir prendre garde au moindre faux pas. A cette justice et ces lois corrompues sitôt importées, ils ne devaient opposer qu'une détermination à les rejeter sans la haine, les errements ni les excès des justiciers et ne jamais perdre de vue qu'une cause cessait d'être juste quand cessaient de l'être les moyens de la défendre. Nombreux étaient les obstacles que j'entrevoyais déjà et qu'ils devraient veiller à ne pas dresser eux-mêmes sur leur route. Plus ils seraient nombreux et plus ils auraient à être vigilants pour se garder des récupérations, des compromissions, des fanatismes et des dérives. Auraient-ils la volonté de refuser les personnages douteux dans leurs rangs, quel que puisse être le raccourci que permettrait leur participation à la lutte, le courage de punir le coupable plutôt que le comparse et, entre l'étranger qui s'installerait dans l'île pour la servir et celui qui y serait né pour la dépouiller et la détruire, discerner lequel des deux méritait le châtiment ? Quand ils verraient poindre le jour où, suffisamment nombreux, ils représenteraient un pouvoir, seraient-ils toujours assez purs pour résister à ses attraits ?
Comme le cortège fantôme de notre imaginaire collectif, ils étaient à la fois mort et résurrection. Mais l'équilibre entre l'une et l'autre était précaire et long était le chemin de la révolte à l'espérance.
Tournant le dos aux ténèbres du précipice, les hommes qui gravissaient ce chemin et au milieu desquels je marchais, avaient retrouvé la tragédie d'un mythe universel, avec ses dépassements et ses démesures. Avec ses fragilités aussi et il suffisait qu'un seul d'entre eux se retourne pour que se referme la nuit.
Ce livre a été édité en… 1998. A considérer les événements qui depuis se sont succédés, tout le monde aura compris pourquoi je précise cette date.
Et pour rester dans le domaine des mazzeri, donc du "Berger des Morts" et du film "Les Mazzeri" qui en est le prolongement, et dont Rogliano est le co-auteur avec Pierre Dumayet, en songeant à la surprenante critique que vous avez écrite sur Mal'Concilio et aux commentaires qui ont suivi, plus surprenant encore me paraît sur ce blog le silence de Jean-Claude Rogliano dont nul n'ignore la vigueur des interventions dans la presse écrite ou à travers les ondes. Heureusement, j'ai lu (et relu plusieurs fois) tous ses livres avant de découvrir cette critique, pour ne pas être dissuadée de lire "Les mille et une vies de Théodore Roi de Corse", dont vous avez la franchise de reconnaître que c'est un a priori qui vous a empêché de l'acheter.
Cordialement
Cathy